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Rennie Pecqueux-Barboni

Albiana : Rennie Pecqueux-Barboni, vous publiez aujourd’hui un livre sur les Costumes en Corse. En tout premier lieu dites-nous à quoi donc sert un tel ouvrage ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Comment vous répondre... Tout d’abord sachez que c’est le premier ouvrage sur le sujet. Il existait déjà plusieurs petites études, des contributions diverses sur le sujet mais somme toute très partielles, hormis l’étude de Mr Bernard Lacroix dans la revue Etudes Corses. Mais oui c’est le premier ouvrage à vocation exhaustive. Bon donc, à quoi cela sert ? En fait je ne me suis jamais posé la question. Pas dans ces termes. Mes recherches sur le costume corse m’ont été demandées. J’avais dans ma famille des personnes, notamment une cousine germaine, qui dirigeaient un groupe folklorique à Bastia. Dans ce groupe, fondé dans les années 1950, ils portaient tous le costume que l’on portait à l’époque dans tous les groupes folkloriques c’est-à-dire une schématisation du costume du début du XXème siècle de Bastia et d’Ajaccio. Le folklore s’il n’est pas que folklorique ressent la nécessité de puiser dans les mémoires, de rechercher des preuves de sa démarche. C’est un retour aux sources qui évite les erreurs d’interprétation. Il se trouve qu’en 1967, je faisais des études d’Histoire de l’Art. Le groupe m’a demandé si je pouvais trouver des costumes plus anciens que ceux qu’ils portaient alors.

 

Albiana : Vous n’y connaissiez rien ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Rien du tout. Alors j’ai commencé par le plus évident et aussi le plus stimulant en me renseignant auprès de ma grand-mère. Et, chose rare à l’époque, il se trouve que ma grand-mère avait été élevée par sa grand-mère. Avec une seule personne j’ai remonté plusieurs générations et obtenu des réminiscences remontant à la fin du 1er empire. Avouez que pour débuter une recherche historique, j’ai eu la chance d’être immédiatement dans le grand bain.

 

Albiana : Pour vérifier les dires de cette grand-mère et aller plus avant quelles ont été vos sources, votre méthode ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : En premier lieu les archives des particuliers, des gravures, des livres anciens, des morceaux de vêtements dans les greniers. J’ai beaucoup trouvé dans l’iconographie hormis dans la peinture qui de ce point de vue a été pour moi l’art du pauvre. En Corse, la peinture a toujours été au service du sacré. Les sujets profanes ne seront pas abordés avant la fin du XIXème. J’ai lu beaucoup, écouté, été sur le terrain, rencontré de nombreuses personnes, recoupé cette masse d’informations... jusqu’au jour où j’ai enfin pu corroborer toutes mes sources.

 

Albiana : Ce qui n’était pas évident ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Et non, par manque de preuves matérielles de ce que mes recherches me faisaient découvrir. Car j’étais confronté à la disparition matérielle de ces costumes anciens. Plusieurs causes à cela. D’abord, les gens étaient enterrés dans leur plus belle tenue. Ensuite, les vêtements restant étaient réemployés, réutilisés, déconstruits afin d’en récupérer les meilleurs morceaux. Il y avait aussi le carnaval et les déguisements lors des feux de la saint Jean et de Noël. Et puis, le temps qui passe ses multiples usures.

 

Albiana : Là où vous en étiez arrivé on peut penser que votre travail ne s’est pas limité à aider votre cousine et son groupe ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Non ! J’étais mordu ! Virus du costume ! J’ai poursuivi mes recherches car, à ma grande surprise, mes premières découvertes étaient en contradiction totale avec le costume que portait alors les groupes folkloriques, c’est-à-dire le costume de type 1900-1910, la femme en noire et l’homme en velours côtelé avec sa large ceinture rouge.

 

Albiana : La Corse toute de noire vêtue ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Et bien ça n’était absolument pas le cas ! Pas de toute éternité en tous les cas. La Corse noire est une réalité bien circonscrite dans le temps et pas générale du tout. Se sont habillées en noir les femmes veuves et les orphelines de la guerre de 14. Pas plus et pas moins que dans la majorité des régions de France et de la plupart d’Italie.

 

Albiana : Et où est le problème ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Oh, en ce qui me concerne nulle part. Seulement je ne m’étais pas rendu compte que je remettais involontairement en cause une image identitaire. Je battais en brèche l’image d’une Corse noire, mortifère, presque morbide. Lorsque j’ai trouvé les sources iconographiques, les descriptions, les exemples et que tout convergeait, ça signifiait clairement qu’une partie importante de la tradition et du patrimoine était oubliée. Moi, je n’avais pas à l’esprit de dénoncer quoi que ce soit. Je rendais compte de ce que mes recherches donnaient comme conclusion. Il y avait une erreur historique et de perception. Pas très important, il suffisait de rectifier. Et là aïe ! Je me suis retrouvé traître à la cause. Mais, ce n’est pas grave. J’ai aujourd’hui le sentiment qu’il fallait en passer par là. Une sorte de crise de croissance ou d’adolescence compréhensible en fin de compte.

 

Albiana : Au total vous avez donc travaillé 40 ans sur ce projet ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Et oui !!! De 1967 à 2008. J’ai consulté des milliers de documents, écouté des centaines de personnes, réalisé moi-même plus de 70 costumes, consolidé quantité de pièces anciennes en très mauvais état. Je ne fais plus le calcul du nombre d’heures passées l’aiguille à la main... J’ai également consacré énormément de temps au travail des illustrations.

 

Albiana : Si vous permettez d’ailleurs, sur le sujet, outre les volets historiques et ethnologiques de votre travail, on peut ajouter que le livre est un véritable livre d’artiste. Vos dessins sont superbes.

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Merci. Et puisque nous en sommes là, qu’il me soit permis, à mon tour, d’exprimer mon admiration pour le travail de maquette du livre, qui est un travail absolument extraordinaire. Tout auteur, je pense, rêve de voir son labeur pareillement mis en valeur. Pour en revenir à mes dessins, ce sont ceux des vêtements que j’ai vus mais qui étaient dans un tel état de délabrement que la photographie n’aurait rien rendu. Les peintures à elles seules représentent plusieurs années de labeur. Au total, je pense avoir travaillé environ deux heures par jour quarante ans durant sur cette étude.

 

Albiana : Alors, ce costume corse, parlons-en.

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Tout d’abord, avoir à l’esprit que la majorité des tissus était importés. Ils provenaient du bassin méditerranéen, de l’Italie du nord, de Gênes, de Marseille... enfin de nombreuses origines. Ils apportaient avec eux des modes de leur région d’origine. Au chapitre des généralités, nous constatons qu’il existe quatre, cinq grandes régions de mode en Corse et quelques isolats. La ligne directrice c’est qu’il y a assez peu de différence entre les provinces. Il y a ce que j’ai appelé un « vestiaire type » qui n’a que des différences minimes d’un canton à l’autre. C’est un vestiaire de base, localement décliné dans le détail et certaines combinaisons de couleurs. Par exemple, la chemise de la femme portée à même la peau se retrouve partout avec seulement quelques variations. Il faut préciser également que contrairement à d’autres régions (La Bretagne avec la coiffe correspondant à la paroisse, l’Alsace avec ses codes de couleurs des jupes pour les femmes suivant qu’elles soient protestantes ou catholiques...), en Corse, ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il y a des possibilités de changements individuels, des variations propres à qui veut. Unetelle décide de se marier en rouge, une autre de porter un habit masculin... ne porte pas à conséquence ni à jugement de la part de la communauté. Néanmoins, ce vestiaire de base, en large partie commun à tous, se perdait des mémoires, devenait un vestiaire perdu.

 

Albiana : Outre les vêtements, histoire et tradition, vous abordez aussi la coiffure et les bijoux.

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Deux aspects extrêmement importants. Les coiffures étaient à peu de chose près les mêmes partout. On ne montre ses cheveux que jeune fille, plus ensuite. C’est une tradition qui remonte aux premiers siècles du christianisme. Une femme corse ne se coupe pas les cheveux et ne les entretient pas à l’eau. La seule eau qui pouvait toucher les cheveux d’une femme c’était celle du baptême. Après les accouchements, on soignait les cheveux au vinaigre et au savon de Marseille. Ma propre grand-mère n’a jamais pris de shampoing de sa vie. Seulement, elle brossait ses cheveux deux fois par jour durant au moins un quart d’heure par brossage. Puis la chevelure était pressée, plaquée, avant d’être recouverte par deux foulards l’un sur l’autre. Ainsi les cheveux ne s’abimaient pas. Bien au contraire, les femmes corses étaient réputées pour leur longue et magnifique chevelure. Quant aux bijoux, ils étaient très rares pour deux raisons essentielles : la pauvreté et le fait qu’ils appartenaient, non pas à une femme, mais aux femmes d’une même famille. Lorsqu’une fille se mariait sa mère se défaisait de son alliance pour la lui offrir. En Corse, le bijou féminin par excellence c’est les pendants d’oreilles. Eh bien, c’est la même chose, la mère les prêtait aux filles pour les occasions puis ils leur revenaient naturellement. Et ainsi de suite.

 

Albiana : Nos vêtements en apprennent-ils beaucoup sur nous ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Que oui et même beaucoup plus que nous ne le soupçonnons. C’est un objet de séduction. C’est un outil de codes, de repères, de reconnaissance. Le vêtement est un des moyens les plus sûrs de connaître la nature humaine et l’état d’une société. Il est ce que l’on montre de soi mais aussi ce que l’on cache. Il est une mise en valeur et tout autant une protection. Il décline également des codes de couleurs pas anodins. C’est aussi une des raisons majeures pour lesquelles j’ai voulu ce livre avec acharnement pour les jeunes générations, pour leur permettre de combler un fossé béant avec leur passé et cette fausse image d’une Corse doloriste et mortifère ignorante des couleurs et de la joie de vivre.

 

Albiana : Ce qui au départ n’était qu’une petite recherche pour donner un coup de main à la cousine est devenue une passion ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Non, pas une passion, ni même une raison de vivre ou d’agir. J’ai perdu ma mère à treize ans et demi. Je me suis longtemps demandé si je ne me suis pas reconstruit une maman au travers du costume. Puis, j’ai aussi compris que je voulais retrouver un attachement. Mon père était un continental qui ne supportait pas la Corse. Il m’interdisait de parler le Corse. J’ai donc reconstitué une relation incontestable avec une terre et une culture à laquelle je sais, j’ai toujours su, appartenir. Pour moi, c’est passé, au gré du destin, par ce travail sur le costume tout en apportant ma pierre à l’histoire, à la compréhension, au patrimoine... Cette étude a été mon gué. Et, extrêmement important, avec ce livre, j’ai trouvé un moyen, sans aucune violence, de montrer la richesse de notre culture.

 

Albiana : Et c’est une fin ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Surtout pas. J’espère que ce travail sera utile. Des mises en valeur sont à l’étude. Des expositions, des enrichissements muséographiques...

 

Albiana : Des projets donc ?

 

Rennie Pecqueux-Barboni : Toujours. Et à présent que mon livre sur les Costumes de Corse est une réalité je compte travailler à un ouvrage sur l’histoire des groupes folkloriques en Corse. Comme tout est parti de là. La boucle serait bouclée mais pas fermée à clef.

 

 

 

 

 

  

 
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 décembre 2007 : Eliane Aubert-Colombani
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