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Novembre 2007 - Sampiero Sanguinetti

 

NOVEMBRE 2007 : Sampiero Sanguinetti

 

 

Albiana : Vous venez de publier « Corse, le syndrome de Pénélope » dans lequel nous apprenons que la Corse n’a plus été considérée comme un pays étranger par la France qu’en 1912. Cette date semble surréaliste. Qu’en est-il ?

 

Sampiero Sanguinetti : Effectivement, jusqu’en 1912, la Corse a été considérée comme « un pays étranger dans ses relations avec la métropole ». Il faut bien insister sur cette dernière proposition : « dans ses relations avec la métropole ». C’est le constat très officiel établi par le législateur dans l’exposé des motifs de la loi qui en 1912 mettra fin à ce statut. Un statut qui datait de 1818 et qui avait eu des conséquences absolument catastrophiques sur le plan économique pour la Corse. Ce statut avait totalement isolé la Corse pendant 94 ans sur le plan du travail et sur le plan des échanges commerciaux. Il a laissée notre île exsangue au début du vingtième siècle. Le mea culpa des responsables politiques en 1912 est perceptible et l’idée d’aider la Corse a se reconstruire existait apparemment, or pourtant, sous l’effet des évènements (la Grande Guerre) puis sous l’effet d’un évident manque de lucidité, toutes les politiques qui succèderont à ces 94 ans de lois douanières négligeront totalement l’idée d’un développement économique, d’une valorisation du travail, et privilégieront constamment dans l’île la consommation au détriment de la production. La Corse se retrouvera ainsi, au milieu du vingtième siècle, confrontée à des défis insurmontables.

 

Albiana : Les « erreurs » législatives et réglementaires successives qui ont prévalues au destin de la Corse sont-elles, pour vous, volontaires ou le simple fruit de l’incompréhension , de la méconnaissance ?  

 

Sampiero Sanguinetti : Il est difficile de répondre à cette question car je pense qu’au sein de l’administration française toutes les attitudes ont existées de manière concomitante et existent toujours. Y compris l’attitude de certains fonctionnaires qui ont dénoncé le sort fait à la Corse. Mais enfin ce qui l’a toujours finalement emporté ce sont la méconnaissance, la sous estimation des problèmes et une certaine arrogance.

 

Albiana : les réactions de combat et de rejet de ces dispositions ont pris, parfois, les chemins de la violence. La nature de ces réactions vous semblent-elles découler, malheureusement presque naturellement, presque mécaniquement, des violences faites à la Corse depuis si longtemps ?

 

Sampiero Sanguinetti : Il y a dans l’histoire de cette violence deux périodes. Le temps du dix neuvième siècle au cours du quel je suis personnellement surpris de constater qu’une véritable révolte n’a pas éclaté. Cela demanderait une étude spécifique. La violence alors s’est manifestée de manière ponctuelle et individuelle à travers l’histoire des bandits. Mais elle n’a pas pris la dimension politique et structurée qui lui aurait permis peut être de modifier en partie le cours de l’histoire. Et puis il y a la violence de la seconde moitié du vingtième siècle qui répondait à l’angoisse d’une Corse terriblement affaiblie, terriblement fragilisée, et brutalement confrontée aux défis du monde moderne, notamment aux défis du tourisme et aux appétits menaçants des grands opérateurs touristiques. Personne en Corse n’était véritablement préparé à ces défis.

 

Albiana : Chaque régime, chaque gouvernement, chaque majorité pense connaître la potion magique qui réglera le « problème corse ». En résumé, quelle est la nature de ce « problème » vu du continent et sur quoi se fonde t-il ?

 

Sampiero Sanguinetti : Durant le dix neuvième siècle, la nature du problème corse  vue du continent français, était celle d’une île dont on craignait qu’elle ne soit ou qu’elle ne devienne la porte d’entrée en France des produits de contrebande italiens et des travailleurs clandestins italiens. Au vingtième siècle, c’est très différent. Nous sommes face à une administration très ignorante du passé, qui considère qu’elle a bien d’autres priorités que la Corse et que cette île sous peuplée où il est réputé faire bon vivre, peut attendre ou se contenter de son sort. Cette ignorance et cette inconséquence, vont se transformer, avec la montée d’une revendication agressive, en défiance voire plus grave en véritable hostilité.

 

Albiana : Toutes les mesures, plans, lois, règlements dont vous faites le tracé dans « Corse, le syndrome de Pénélope » ont échoués jusqu’au point semble t-il où même des dispositions « acceptables » ne sont plus jugées et analysées justement au titre des archaïsmes et dysfonctionnements qu’ont engendrés tous les successifs dispositifs inadaptés (vous montrez clairement celui de la surreprésentation d’élus sur l’île de Beauté) ? Est-ce une réalité ?

 

Sampiero Sanguinetti  : Toutes les mesures imaginées pour la Corse après 1912, après la Grande Guerre, puis après la seconde guerre mondiale, ont échoué parce qu’elles n’étaient généralement que des réponses à des préoccupations, à des revendications, à des politiques de court terme. Aucun gouvernement n’est véritablement parti d’un constat de fond qui prenne le problème à la racine. Car pour prendre le problème à la racine, encore aurait-il fallu se défaire des clichés. Se défaire de l’idée que les Corses sont nécessairement violents, ingouvernables et ingrats. Se défaire de l’idée que le marasme économique où s’enfonçait notre île fut une conséquence naturelle de la géographie. Se défaire de l’idée qu’en déversant de l’argent on pouvait se débarrasser du problème. Se défaire de l’idée que les coutumes insulaires, les traditions culturelles étaient de peu d’intérêt et que la langue n’était qu’un mauvais patois…. Cela c’est pour l’administration. Mais se pose aussi le problème des raisons pour lesquelles nos élus n’ont pas su réagir avec la vigueur et la lucidité nécessaires. Je tente de montrer que l’édifice institutionnel français qui va des communes au Sénat en passant par les départements génère sur le plan démocratique des handicaps dont souffrent toutes les régions françaises et qui ont atteint une forme de paroxysme en Corse. La très grande proximité avec les élus peut paraître sympathique, elle a aussi ses inconvénients. Gouverner un pays ce n’est pas satisfaire chaque besoin individuel, c’est conduire les individus à accepter l’idée d’un intérêt collectif. Il faut donc trouver un bon équilibre qui à mon sens n’existe pas à l’heure actuelle. Je rappelle en passant que le général De Gaulle avait depuis longtemps averti les français de ce danger.

 

Albiana : Votre ouvrage s’achève sur un message d’espoir mais un message d’espoir bien ténu. Vous parlez au minimum, dans le meilleur des cas, du laps de temps d’une génération et l’on ressent très bien que vous semblez ne pas trop y croire à si court terme. Néanmoins, quelles sont pour vous les pistes de réflexion et d’avenir pour que la Corse vive heureuse et apaisée ? Les conseils des ministres délocalisés à grand spectacle font partie de ces solutions ?

 

Sampiero Sanguinetti : Le message d’espoir a pu vous paraître ténu… je dirais prudent. En réalité, ma foi en l’avenir est très fort. D’abord je crois que le réveil qui s’est produit durant la seconde moitié du vingtième siècle a été absolument salutaire et que les conséquences de ce réveil sont aujourd’hui palpables. L’université, le statut territorial de l’île, l’audiovisuel sont des réalités qui sont en train de faire avancer les recherches sur notre île, de normaliser nos rapports avec les institutions, de rééquilibrer notre rapport avec l’ailleurs, de faire évoluer doucement notre rapport à la démocratie… La réappropriation des  valeurs culturelles, de la langue, du chant, la prise de conscience d’une appartenance à un ensemble méditerranéen, la capacité à dépasser notre vieille querelle avec le voisin italien… tout cela présente des avancées dont nous évaluons mal, à mon sens, l’importance. Enfin l’investissement sur des produits labellisés de qualité, le combat pour l’environnement, la volonté de préserver les sites, la prise de conscience de notre richesse en eau, sont des atouts pour l’avenir.

Deux défis principaux se profilent. Premièrement, la nécessité de greffer le tourisme sur un tissu économique local, agricole, artisanal, voire industriel, reconstitué et non pas le contraire. Cela est difficile parce que la pression touristique est très forte et que la tentation est bien évidemment d’en faire la locomotive absolue du reste de l’économie voire l’unique richesse de notre île. Cela est très dangereux. Le tourisme n’est pas une production, le tourisme est une marchandise. Lorsqu’on vend une marchandise il faut savoir ce que l’on vend et non pas vendre pour vendre. Vendre pour vendre c’est tuer la poule aux œufs d’or. Vendre pour vendre c’est brader le pays. Lorsque vous faites venir des touristes il faut avoir défini exactement ce que vous voulez leur vendre et avoir produit ce que vous leur vendez.

Le deuxième défi, c’est celui de l’éducation de nos enfants.  Je suis inquiet, c’est vrai, pour nos enfants. Inquiet parce que le tourisme, justement, s’il n’est pas maîtrisé peut devenir un véritable danger. Le danger de l’argent facile, du travail saisonnier et des dérives de l’industrie du plaisir.  Inquiet également parce que j’ai le sentiment que toutes les dérives liées aux erreurs de l’administration ont affaibli, dans notre île, l’esprit civique et l’esprit de solidarité. Vous me direz que c’est pareil ailleurs, mais cela ne me rassure pas. Inquiet enfin parce que je ne suis pas sûr que nos maîtres d’écoles, nos professeurs, aient le moyen à l’heure actuelle de faire face aux défi de l’éducation des enfants. Je crois qu’il faut lutter pour l’école, redonner confiance aux maîtres et redonner aux parents comme aux enfants le respect des maîtres. C’est fondamental.

 

Albiana : Pénélope défait la nuit ce qu’elle fait le jour. C’est l’image forte que vous donnez pour expliquer les catastrophes nocturnes qui frappent la Corse. S’il se peut qu’Ulysse existe, qui est-ce ? Ou quoi ? Pourrait-il encore faire valoir son identité au bal des prétendants ? N’est-il pas trop tard ? Les sirènes trompeuses n’ont-elles pas fait dévier le navire depuis trop longtemps ?

 

Sampiero Sanguinetti : Tout d’abord j’ai choisi l’image de Pénélope parce que Pénélope n’est pas une terroriste. Certes elle détruit la nuit ce qu’elle fabrique le jour, on peut contester la stratégie mais ses raisons ne sont pas haïssables. Je crois que la violence en Corse a plus souvent été une forme d’appel au secours qu’une volonté de terroriser qui que ce soit. Ensuite Ulysse existe bien sûr. Ulysse est la métaphore de ce que nous serons lorsque nous aurons retrouvé la confiance. La confiance en nous même, la confiance en ceux qui nous dirigent et la confiance en l’avenir de notre île.

 

Corse, le syndrome de Pénélope

 
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