Albiana : Robert Casanova, vous venez de publier « Invaincu » un recueil de nouvelles. Dites-nous un peu qui vous êtes.
Robert Casanova : Je suis un jeune homme de 85 ans né le 14 janvier 1924. Bien que né à Marseille, (mon père y est arrivé à l’âge de treize ans) je suis Corse. Le Corse est ma langue maternelle. Nous habitions un immeuble à la Joliette dans le quartier du Panier. Les douze appartements étaient tous occupés par des familles de marins du Cap. D’une fenêtre à l’autre, dans la cour de l’immeuble, sur le chemin de l’école, à la maison… nous parlions corse. La seule qui ne le comprenait pas c’était la concierge. Chaque année, au moins une fois, nous venions en Corse.
Albiana : Vous avez une histoire « particulière » avec la Corse, une histoire de maladie d’enfant, de manque…
Robert Casanova : Oui. Comment savez-vous cela ? Enfant, j’ai été très malade. J’étais dolent, sans énergie, gris. Mes parents s’inquiétaient beaucoup. Ils ont cru que j’allais mourir. Un jour ils m’ont envoyé voir un médecin qui leur a demandé de me laisser seul avec lui. Nous avons parlé. Lui le toubib et moi l’enfant maladif. Je ne me souviens bien entendu plus de ce que nous nous sommes dit mais lorsque nous avons rejoint mes parents il leur a simplement dit : « Si vous voulez soigner et guérir cet enfant, il faut simplement le ramener en Corse. Croyez-moi il guérira vite et sans médicaments. »
Albiana : Et ?
Robert Casanova : Après guerre nous sommes rentrés en Corse. Mes parents avaient eu tellement peur pour moi qu’ils m’ont laissé absolument libre. Alors j’ai arrêté l’école. Je me suis occupé uniquement dans la nature, de la vie à la campagne. Je passais tout mon temps dans les bois, au jardin parmi les plantes et les animaux. Ainsi de 14 à 18 ans j’ai acquis une connaissance des « choses » de la terre corse. Puis j’ai repris mes études pensant que j’avais gaspillé quatre années de ma jeunesse. En réalité ce sont les années où j’ai le plus appris de ma vie. Je m’en suis rendu compte plus tard.
Albiana : L’écriture arrive quand ?
Robert Casanova : Mon premier livre date de 1965. Mais mes livres consacrés à la Corse sont plus tardifs. « Fils de roi » date de 1998 et « Reliquats » de 2003. Je n’osais pas écrire sur la Corse.
Albiana : Et « Invaincu » à la fin de l’année 2007. La nouvelle éponyme du livre semble être une allégorie du destin tourmentée de la Corse.
Robert Casanova : Vous avez raison. La guerre et ses désastres, l’exode économique, le travail pénible, les conditions de vie difficiles, l’incompréhension à notre encontre… Je suis si heureux que les gens de mon village lisent beaucoup ce livre et m’en remercient. « Tu nous rends un peu de notre paradis perdu. » me disent-ils. Une femme de ma connaissance lit chaque soir avant de s’endormir quelques pages de mon livre. Pour moi c’est la plus belle des récompenses !
Albiana : Vous aves l’air d’avoir mal à la Corse.
Robert Casanova : Oh oui. La Corse représente cette chose en moi dont je souffre tant qu’elle soit ressentie comme elle l’est aujourd’hui. J’ai, dernièrement, eu une conversation avec mon ami Paul Silvani. Nous avons parlé de la Corse d’aujourd’hui. Je suis, nous sommes, en charge du souvenir. Nous sommes fiers d’être corses. Dans beaucoup de domaines nous avons fait ce que peu on fait. Faut-il redire que le seul endroit d’Europe où les juifs furent en sécurité sous l’Allemagne nazie c’est en Corse. Faut-il donc qu’une partie de notre jeunesse soit complètement déboussolée pour, parfois, tomber, elle aussi, dans le panneau des pensées et des actes racistes. Nous sommes un peuple de l’accueil.
Albiana : L’écriture est une forme de résistance à cela ?
Robert Casanova : Bon, au fond on fait ce qu’on peut ! La quatrième de couverture d’ « Invaincu » dit que je n’ai voulu parler de la Corse qu’avec un amour qui ne mente pas, en souffrant de voir ses défauts, même les plus infimes, ressassés et ses plus hautes vertus passées sous silence. Alors par l’écriture on peut dire, on peut transmettre. Si vous voulez je vous raconte brièvement mon rapport à l’écriture.
Albiana : Avec grand plaisir.
Robert Casanova : C’est une bizarrerie. Qui disait que « La première phrase est donnée par les dieux. ». J’avais une cousine très malade dans une clinique. J’allais la voir tous les jours. Elle avait perdu l’amour de sa jeunesse à la guerre. Elle n’a jamais voulu un autre homme. Avant de mourir, la dernière chose qu’elle m’ait susurré à l’oreille c’est : « Il était si beau Dominique. » J’ai trouvé cette fidélité extraordinaire. Dans la rue une phrase m’est venue qui disait : sa main à la rigueur. Je ne sais absolument pas quelle en était la signification. Mais cette phrase : sa main à la rigueur tournait sans cesse dans ma tête. Et ça a été le début, la première phrase de « Fils de roi » mon premier livre sur la Corse. La seconde chose très forte qui m’a fait écrire c’est une vieille tante de ma famille. Elle ne parlait pas du tout le français. Elle était adorée des enfants de son village tant elle était gentille. Cette femme c’était la bonté et la gentillesse même. Et puis elle a perdue la tête. Je ne parvenais plus à me rappeler son visage lorsqu’elle était saine d’esprit. Pour moi c’était affreux. Son visage de folle me hantait. Voilà j’ai écrit pour écrire son visage d’avant que je ne revoyais plus. Ces deux femmes m’ont fait écrivain sans jamais le savoir et ne jamais rien lire de moi.
Albiana : La Corse réunit ses deux « inspiratrices » ?
Robert Casanova : En quelque sorte. La fidèle et la bonté devenue folle… C’est pourquoi je suis si heureux, d’un bonheur de plénitude, d’avoir enfin édité chez un éditeur corse. J’ai, depuis, l’impression d’avoir abouti là où je devais, d’avoir bouclé une boucle.
Albiana : Vous avez d’autres projets ?
Robert Casanova : Je suis en train de relire des chefs-d’œuvre que je n’avais pas lus depuis trop longtemps. Flaubert a ma préférence avec son « Education sentimentale ». Les gens qui écrivent sérieusement sont tous fils de Flaubert. Et tout homme qui pareillement écrit – écrit vraiment – voudrait mourir comme lui, à sa table d’écriture, mourir en écrivant.
Albiana : Sans être pressé tout de même.
Robert Casanova : Evidemment ! J’ai encore des livres à écrire !
Le Livre : "L'INVAINCU"
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