Albiana : Pierre Lepidi, vous signez un ouvrage « Héros de la révolution Corse 1729-1769 », qui présente une ‘galerie de portraits’ des hommes phares de cette période troublée de l’histoire de la Corse. Le héros relève du mythe. Il est celui dont on chante les actions. Sa condition transcende et dépasse la simple condition humaine. Sont-ils donc tous des héros les protagonistes de votre livre ?
Pierre Lepidi : Le terme de héros a été choisi parce que ses hommes - par leurs écrits, leurs propos ou leurs armes - ont laissé leur empreinte dans ce qui apparait aujourd’hui comme l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire de Corse. C’est à ce titre qu’ils peuvent être considérés comme tels. Certains n’étaient pourtant que de simples paysans, prêtres ou médecins. Leur soif de liberté a conduit ces hommes à mener une révolution, qui a ensuite donné naissance à une nation. Bien qu’elle fut éphémère, celle-ci et pour la première fois dans l’histoire, a prôné le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce n’est quand même pas rien…
Albiana : Les premières révoltes de l’époque prennent commencement dans le refus d’un vieil homme infirme de payer la baiocca, un impôt. Est-il exact que cet acte de ‘désobéissance civile’ soit, effectivement, le point de départ de la révolte ?
Pierre Lepidi : C’est effectivement la thèse que défendent les historiens ! Cet impôt génois, ajouté aux autres, aurait été refusé par un dénommé Cardone, un vieil homme un peu simplet originaire de Bustanicu. Sa colère se serait ensuite propagée dans tout le village, le canton puis, de vallée en vallée… Il faut dire que le peuple corse était alors affamé. Il se sentait aussi méprisé, opprimé par la République de Gênes. Dans ce climat d’extrême tension, on admet que l’altercation de Bustanicu a été l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.
Albiana : Plusieurs choses frappent l’esprit dans votre livre. Notamment l’insigne importance de textes fondateurs : le Disinganno de l’abbé Natali et la Giustificazione de Gregorio Salvini, ainsi que le rôle joué par de nombreux ecclésiastiques. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Pierre Lepidi : A ce vent de liberté qui soufflait sur la Corse en 1729, il a fallut donner une caution morale, notamment pour susciter l’adhésion massive du peuple. A cette époque, le clergé était omniprésent et le poids de la religion était considérable. Parmi les révolutionnaires, on trouvait aussi beaucoup de soutiens religieux. Le Disinganno, livre de 95 pages publié en 1736 et écrit par l’abbé Natali, est l’un des textes fondateurs de cette révolution insulaire. Il commence par une célèbre phrase d’Aristote : « Nous faisons la guerre pour pouvoir vivre dans une paix décente. » La Giustificazione est arrivée plus tard, lorsque la nation corse existait déjà. Ecrit entre 1738 et 1758 par le chanoine Natali, cet ouvrage de 322 pages justifie le besoin de révolution, et affirme la résolution des corses à ne plus jamais se soumettre à la République de Gênes. Au fil des années, il est devenu la bible des révolutionnaires.
Albiana : La Corse ne doit pas être loin de détenir le record du roi le plus fugace de l’histoire. Comment Théodore de Neuhoff, aventurier, joueur invétéré, a-t-il pu réussir une telle duperie ?
Pierre Lepidi : Théodore de Neuhoff était effectivement un aventurier, comme tant d’autres à cette époque. Mais il connaissait les bonnes manières et avait ses entrées dans les cours et les salons royaux du XVIIIè. En 1736, les leaders de la révolte ont estimé qu’il leur fallait un Roi pour asseoir leur autorité et insuffler un nouveau souffle à leur mouvement. Théodore de Neuhoff, parce qu’il promettait de l’argent et des armes et parce qu’il faisait miroiter plusieurs soutiens étrangers, s’est présenté comme le personnage idoine. Pas dupes, les chefs savaient qu’ils pourraient le déboulonner à tout moment… Grâce à un concours de circonstances incroyables, cet homme, originaire de Westphalie, a donc pu accéder au trône de Corse. Mais il n’y est resté que quelques mois, le temps d’un été.
Albiana : La famille Paoli tient évidemment grand place dans votre livre. Il débute d’ailleurs par la figure de Giancinto, le père de Pasquale, qui deviendra u babbu di a Patria (le père de la Patrie). Mais nous y croisons aussi un Paoli plus méconnu de l’histoire : Clemente.
Pierre Lepidi : Clemente aurait pu devenir le chef de la nation corse après l’assassinat de Giovan Pietro Gaffori, en 1753. Il bénéficiait de l’appui des autres leaders, du clergé... Tous saluaient l’honnêteté et le courage de cet homme discret, presque taiseux. Lui en a décidé autrement, par manque d’ambition et d’envergure probablement. Cet homme pieux, qui priait chaque matin pendant des heures, a estimé qu’il n’avait ni la stature, ni la culture d’un général de la Nation. « Je ne veux rester qu’un simple fusilier », a-t-il alors fait savoir. Dès lors, il a tout fait pour faciliter l’accession de son frère Pasquale… Sur différents champs de bataille, a ensuite combattu pour qu’il y reste : une bible dans une main et un poignard dans l’autre ! Son parcours me fait dire qu’il est ce frère comme tous les hommes aimeraient en compter un.
Albiana : Le nom de Paoli semble avoir, en Corse, bien plus d’importance que celui de Napoléon. Est-ce une réalité et pourquoi ?
Pierre Lepidi : Oui, c’est exact… sauf peut-être à Ajaccio qui a vu naître l’empereur ! Si le nom de Paoli résonne davantage que celui de Napoléon sur l’île, c’est probablement parce que celui-ci a « œuvré » pour elle, nettement plus que l’autre. Mais à l’étranger, au fin fond de la Chine ou du Haut-Karabakh, le fait d’être Corse est toujours associé à l’Empereur Napoléon. Je l’ai vérifié…
Albiana : Selon vous, quel serait l’œil de Pasquale Paoli sur la Corse d’aujourd’hui ?
Pierre Lepidi : La question est finalement de savoir ce qu’il reste de son héritage. On peut supposer qu’il serait d’abord heureux de contempler certaines vallées, certains rivages, tel qu’il les a connu, parce qu’au fil des siècles et en dépit des appétits immobiliers : ils n’ont pas changé. Il serait probablement aussi satisfait de voir aujourd’hui le développement d’Ile Rousse, qu’il a créé pour faciliter les échanges maritimes. Mais ce dont il serait le plus fier, c’est que son université de Corte, à laquelle il tenait tant, ait été rouverte… même deux siècles plus tard ! Mais lui, le rassembleur, le pacificateur, déplorerait en revanche que les intérêts individuels divisent souvent son peuple, son île... La réconciliation se fait attendre. Il penserait alors peut-être à Jean-Jacques Rousseau, qui a dit : « qu’un jour, cette petite île étonnerait l’Europe. » Il n’a pas dit quand, et il reste encore du chemin…
Albiana : Vous avez également signé chez nous le polar Dilemme dans la collection Nera. Vous avez donc plusieurs cordes à votre arc. Avez-vous des projets dans ce domaine de la littérature policière ou dans d’autres domaines ?
Pierre Lepidi : Mes projets sont mes défis, mon oxygène ! Il y en a dans plusieurs domaines, dans la littérature policière mais également dans beaucoup d’autres. Je trouve mon épanouissement dans le mouvement et dans la diversité du monde. Je n’aurais pas assez d’une vie pour réaliser tout ce que j’ai envie de faire, admirer tout ce que j’ai envie de voir et rencontrer tous ceux que j’ai envie de connaître.
Le livre : "Héros de la révolution de Corse" (1729 - 1769)
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