JANVIER 2008 - Pierre-Jean Luccioni
Albiana : "Tempi fà", le livre sur les arts et traditions populaires de Corse vient de sortir. Quel est son origine ? De combien d’années de travail est-il le fruit ?
Pierre-Jean Luccioni : Ce livre est, presque, un hasard. Dans les années 1985 j’avais imaginé l’idée d’une série de reportages à France 3 Corse sur le thème des « savoirs » anciens qui disparaissent. Au cours des différents tournages aux quatre coins de la Corse (nous avons réalisé depuis 150 reportages !) j’avais conservé mes « notes », j’avais aussi de très nombreux clichés sur les artisans. En fait je collectionnais ces « savoirs » comme d’autres collectionnent les timbres !
Au fil d’une discussion en 2001, mes amis Francis Rombaldi et Alain Gauthier m’ont suggéré de faire un livre au vu de mes notes.
J’ai alors repris mon bâton de pèlerin pour faire ou refaire de nouvelles photographies. Etant un « amateur photographe » je me suis perfectionné au fil des rencontres avec les derniers artisans corses.
Ce livre représente à peu près 25 années de collecte.
Albiana : Que signifie "Tempi fà" en langue corse ?
Pierre-Jean Luccioni : L’expression Tempi Fà pourrait se traduire par « les temps anciens », « les temps passés » ou « autrefois ».
Albiana : Dans l’introduction vous écrivez : « L’histoire insiste en effet sur ce fait : peu de témoignages et autres documents directs ont traversé les âges pour nous dire ce qui a pu faire le quotidien de la vie insulaire au fil du temps. » Dès lors où avez-vous trouvé la matière à vos recherches et qu’elle en fut la méthode ?
Pierre-Jean Luccioni : Cela semble paradoxal mais effectivement peu de travaux ont été consacrées aux savoirs faire anciens. Il existe bien des documents d’archives et quelques livres de voyageurs qui ont traversé la Corse au 18 et 19 siècles pour nous relater la vie quotidienne et les mœurs des insulaires, il existe aussi des recherches sporadiques de missions ethnographiques
envoyées en Corse au cours du 20ème siècle, mais ces témoignages « précieux » reflètent une vision « extérieure » qui est souvent loin de la réalité.
Il faudra attendre les années 1970 pour voir un premier ouvrage écrit par les Morati, père et fils, qui apporte un éclairage nouveau, vu de « l’intérieur », de la vie des insulaires.
Ma démarche a été très simple puisque je suis allé à « la source », c'est-à-dire à la rencontre des derniers héritiers (très âgés) de ces savoirs faire parfois millénaires.
Je leur ai expliqué ma démarche, ensuite il a fallu les convaincre pour qu’ils acceptent de refaire des gestes qu’ils n’avaient plus fait depuis des décennies.
Albiana : Comment avez-vous choisi les thèmes et le découpage de l’ouvrage ?
Pierre-Jean Luccioni : Les thèmes s‘imposaient d’eux même puisqu’ils touchent au quotidien des corses. J’ai essayé d’explorer tous les domaines, de l’alimentation, aux modes de vie, ou à la connaissance de la nature.
Albiana : Combien de photographies contient "Tempi fà" et qui les a prises ?
Pierre-Jean Luccioni : Je possède environ 35 000 photographies dans mes archives et 2000 ont été retenues pour figurer dans cet ouvrage.
Albiana : Votre travail lié à la conservation du patrimoine (littéralement "ce qui vient du père") entre t-il dans une catégorie passéiste de type ‘hier c’était vachement mieux’, ou une catégorie d’une réappropriation au nom de la culture, ou, tout simplement, dans celle de la mémoire ?
Pierre-Jean Luccioni : J’ai réalisé cette collecte sans états d’âme, sans me poser la question si « c’était mieux avant », j’ai travaillé dans l’urgence pour tenter de sauver ces savoirs, les détenteurs de ces « savoirs » étant très âgés.
On peut, en toute modestie, assimiler mes recherches à une démarche militante pour contribuer à sauver les « savoirs » du patrimoine insulaire corse.
Albiana : Le livre fait mention d’une association "Tempi fà". Qu’est-ce à dire ?
Pierre-Jean Luccioni : Notre association, que je préside, à pour but de collecter les savoirs anciens et publier le fruit de ses recherches. Cette association nous permet aussi de collecter des fonds publics ou privés pour continuer à effectuer des recherches sur le terrain
Albiana : "Tempi fà" rencontre dès les premiers jours un succès convainquant. A quoi attribuez-vous cet intérêt ?
Pierre-Jean Luccioni : J’ai été très surpris par le succès de cet ouvrage. Je n’avais jamais imaginé qu’il aurait un tel impact sur les insulaires qui ont ainsi l’occasion de découvrir ou redécouvrir tout le « génie » de leurs ancêtres.
C’est peut être aussi un signe que la société insulaire est en perte de repères et d’identité.
Les personnages qui figurent dans le livre ne sont pas issus du « star système », ce sont des gens du peuple qui ont travaillé très dur pour vivre ou survivre au quotidien, ils illustrent parfaitement toutes les valeurs que nous sommes en train de perdre, c’est ce qui fait sans doute l’âme et la force de ce livre qui est le leur.
Le livre : "TEMPI FA"
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