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Henri Tomasi, par Félix Quilici
le livre et le cd : 25 €   Henri Tomasi, par Félix Quilici

 

« Corsica viva » (n° 7, déc. 1964)

et

« Provençal-Corse » (30 oct. 1977)

 

 

Lorsque l’on considère les raisons historiques particulières qui – au cours de son passé tourmenté – ont tenu notre île à l’écart de tout mouvement artistique, on comprend que ce pays, qui a donné au monde tant d’hommes illustres, ait attendu jusqu’à nos jours son premier grand musicien.

En 1927 l’Institut de France décernait à Henri Tomasi le Premier grand Prix de Rome de composition musicale ; aucun corse avant lui n’avait obtenu cette récompense – la plus haute à laquelle puisse prétendre un jeune artiste.

Corse, Tomasi ? Les anthologies indiquent qu’il est né à Marseille où il a commencé ses études, poursuivies à Paris, et il habite la capitale depuis quarante-cinq ans ! D’ailleurs, diront certains, tout le monde le considère comme étant d’origine marseillaise.

Eh ! oui, corse, très exactement originaire de la Casinca par son père (né à Penta) et sa mère (née à Cervione).

 

Le goût, ou tout au moins, la pratique de l’art musical, a été apporté dans la famille Tomasi par un grand-oncle, l’avoué Cecconi, de Bastia, qui ayant étudié la flûte à Florence initia le père d’Henri, Xavier, à la technique de cet instrument. Le jeune homme avait d’ailleurs manifesté très tôt un penchant pour la musique : encore enfant, alors qu’il gardait ses brebis, il aimait à jouer nos vieux airs populaires sur des pipeaux rustiques de sa fabrication…

Quand, marié, il se fixe dans la région marseillaise à Mazargues où il est nommé facteur des postes, il perfectionnera ses connaissances musicales et instrumentales au point d’obtenir un Premier Prix de flûte au Conservatoire de Marseille (la flûte, on le voit, a joué un rôle important dans la famille!)

Et aussi la musique populaire : du temps de son enfance, Xavier Tomasi a gardé le souvenir nostalgique des chants de son pays natal ; il en a noté plusieurs qu’il publie en 1912 (faisant là œuvre de précurseur), en attendant d’éditer, des années plus tard, ses « Chants de Cyrnos » qui en constituent le recueil le plus complet réalisé à ce jour, où son fils trouvera les thèmes qu’il utilisera dans nombre de ses œuvres.

C’est à ce père mélomane qu’Henri Tomasi doit son orientation artistique. Avec lui il apprend le solfège et entre au Conservatoire de Marseille où il remporte à onze ans, un Premier Prix de piano, à douze ans, un Premier Prix de Solfège, et à quinze ans un premier prix d’harmonie. Au lendemain de la première guerre mondiale, en 1920, il part pour Paris, entre au Conservatoire National dans la classe de Contrepoint et Fugue de Caussade, et dans celle de composition de Paul Vidal puis de Paul Dukas. Il travaille en même temps la Direction d’Orchestre avec Vincent d’Indy et Philippe Gaubert ; il y obtient son Premier Prix de direction d’orchestre à l’unanimité, l’année même (1927) où le Prix de Rome lui est décerné. En 1928 il épouse une jeune artiste peintre, Odette Camp, dont le talent s’allie harmonieusement à celui du musicien et qui signera les maquettes de décors de quelques-unes de ses œuvres scéniques.

 

Sa carrière – qui commence alors – sera jalonnée par une suite de succès, tant comme compositeur que comme chef  d’orchestre. Il dirige les concerts du « Journal » (où le jeune Francescatti qui deviendra l’un des plus prestigieux violonistes de notre temps tient un emploi de…second violon), participe aux débuts de la Radiodiffusion comme Directeur de la Musique au « Poste Colonial », puis dirige les orchestres de « Radio-Paris » et des PTT. Mobilisé en 1939 dans les Chasseurs alpins, le destin le ramène en 1940 dans sa ville natale, à Marseille, où s’est repliée la « Radio-diffusion Nationale » qui lui confie la tâche redoutable de diriger l’Orchestre National.

 

 

C’est à cette époque que, faisant partie moi-même de cet ensemble, j’ai la joie de participer durant une longue période, aux concerts qu’il dirige et de mesurer l’estime dans laquelle le tiennent les musiciens de l’orchestre pour qui – au pupitre comme dans la vie – il est resté le camarade

simple, direct, bon enfant que beaucoup d’entre eux ont connu au Conservatoire. Notre commun amour de la Corse aidant, il devient pour moi l’ami de tous les jours. Nous nous réunissons souvent, soit chez lui, soit chez ses parents (rue de la Loubière), où, avec son père, nous évoquons l’île si proche, dans l’amertume de ces jours sombres…

 

Peu après la Libération Henri Tomasi est nommé Premier Chef à l’Opéra et aux Concerts Classiques de Monte-Carlo, en remplacement de Paul Paray. Dans les années qui suivent, il voyage beaucoup, dirigeant les plus grands ensembles symphoniques européens – dont le « Concertgebouw » en Hollande – et, à Paris, les différents orchestres de la Radio-Télévision-Française et des Associations de Concerts (Lamoureux, Pasdeloup, Colonne). Un très grave accident d’auto en 1952 interrompra son activité de chef d’orchestre, mais ce sera au profit de celle de compositeur.

 

Parler en détail de l’œuvre musical de Tomasi excède le cadre de cet article. Il a abordé à peu près tous les genres avec un égal bonheur. Son inspiration originale et riche lui permet d’échapper aux influences d’école, et plus encore des cénacles. C’est en toute indépendance d’esprit qu’il compose, et si sa formation classique le situe dans la lignée des maîtres qu’il eut dans sa jeunesse, sa musique est bien à lui et ne ressemble à aucune autre. Un « métier » d’une exceptionnelle sûreté, outil qu’il manie avec précision, au service d’une imagination toujours en éveil, un sens du rythme et de la couleur – voire de la truculence – autant de qualités qui donnent naissance sous sa plume à des orchestrations magistrales et font de lui l’un des compositeurs classiques contemporains les plus joués dans le monde entier.

 

Mais pour nous autres Corses, Henri Tomasi est surtout celui qui a su puiser dans la sève de notre race l’essence la plus profonde de son inspiration. Dans toute sa musique – et je ne parle pas ici des œuvres directement inspirées par la Corse – on pourrait déceler cette résonnance secrète, cette nostalgie d’une terre dont l’emprise s’exerce parfois à l’insu du musicien. Qui pourrait dire la part de l’affectivité dans le talent ? La nature sensible d’Henri Tomasi enfant ne s’est-elle pas nourrie de l’évocation incessante de son pays, par ses parents, par un père, surtout, qui aimait passionnément son île natale ? Il faut que l’appel de la terre soit fort pour susciter, chez un homme qui n’est pas né là-bas, qui n’y a que fort peu séjourné, cette présence constante de la Corse dans son œuvre !

Nous la retrouvons, cette présence, sous une forme concrète cette fois, dans les pièces symphoniques ou lyriques consacrées à notre île, de la première, « Variations sur un thème corse » à l’opéra « Sampiero Corso », en passant par « Cyrnos » (un concerto pour piano), le ballet « Vocero », la pièce pour violon « Paghjella », le « Divertimento Corsica », « Théodore 1er, Roi des Corse », la musique du film « Ile de lumière », etc, et surtout l’étonnant opéra « Don Juan de Mañara » qui est, je pense, son chef d’œuvre.

 

Mais nous devons être encore reconnaissants à Henri Tomasi d’avoir, en les haussant au rang de très belles œuvres classiques par de remarquables harmonisations, fait connaître au public quelques unes des plus touchantes mélodies populaires de notre terroir. Par la vertu de son talent et dans un élan touchant de piété filiale, il a élevé là – grâce aux thèmes transmis par son père – un monument définitif à la gloire de notre patrimoine musical populaire... (Félix Quilici)

 
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