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Henri Tomasi et la presse

Presse corse d’avant-guerre

(extraits)

 

 

« U Laricciu » septembre 1927 (assez long article)

 

 

« U Laricciu » déc. 1927

 

            Nos lecteurs connaissent le brillant compositeur de musique, notre compatriote Henri Tomasi qui, au dernier concours pour l’Ecole française de Rome, a remporté un grand prix.

            Quoique très jeune, cet excellent musicien a, de plus affirmé sa maîtrise comme chef d’orchestre, notamment en organisant et en dirigeant, l’année dernière à Paris, avec un éclatant succès, les beaux concerts de la salle des fêtes du « Journal ».

            La faveur avec laquelle un public particulièrement compétent a accueilli ces très intéressantes manifestations artistiques a décidé notre grand confrère parisien à les renouveler cette année. Le premier concert de la saison – toujours sous la direction de M. Henri Tomasi – a eu lieu la semaine dernière, et a été diffusé par T.S.F. Notre charmant compatriote a retrouvé son habituel succès ; à différentes reprises, il a été très vivement applaudi.

            Nous l’en félicitons d’autant plus chaleureusement qu’il est le premier Corse qui se soit ainsi distingué dans cet art exquis et puissant qu’est la musique.

            Plusieurs fois, nous lui avons ici même, prédit le plus brillant avenir ; nous sommes particulièrement heureux que nos prévisions commencent si tôt à se réaliser. (Paul Fontana)

 

« U Laricciu » 1928 

 

            M. Henri Tomasi, dont nous avons plusieurs fois signalé le talent et les succès, est un musicien corse ; entendez par là, Corse non pas seulement par son origine, mais par se sentiments et son inspiration.

            Il vient d’achever la composition d’un beau morceau pour piano et violon où l’on retrouve des thèmes musicaux de chez nous, et qui a ce titre bien corse : Paghiella. Ce morceau fait désormais partie du répertoire de l’excellent violoniste virtuose Francescatti, qui le fait entendre avec grand succès au cours de ses tournées artistiques. Toutes nos félicitations à M. Henri Tomasi. – P.

 

« La Petit Marseillais »  mars 1928 (article de Saggesi, de Penta di Casinca 25 mars)

« Bastia-Journal » 22 mars 1928 [même article de Saggesi]

 «Annu Corsu » 1928 [Paul Fontana y collaborait également]

 

Henri Tomasi par Charles Giovoni « Marseille-Matin », 7 juillet 1941  

« Henri Tomasi ne dédaigne pas de s’inspirer du folklore et se rattache ainsi au plus pur, au plus sûr classique. Son œuvre est ainsi à la fois révolutionnaire, si j’ose dire, et traditionnelle. Sa « Colomba », son « Vocero », ses « Cantu di Cirnu » si admirablement interprétés par Martha Angelici sont des œuvres pieuses où se transmet l’inspiration des ancêtres. Certes son orchestration puissante et violemment colorée peut surprendre, mais le public mélomane accepte avec faveur cette présentation de notre folklore. L’avenir jugera. Mais il est incontestable que cette pâte orchestrale si intelligemment et audacieusement maniée s’avère de toute première qualité. Qu’il nous soit permis d’ajouter qu’en elle se révèle le tempérament d’une race qui ne peut produire que des œuvres puissantes, et c’est le cas d’une origine corse plutôt que provençale.

 

Nous avons eu l’avantage de voir au pupitre le jeune maître dans des séances publiques et privées. Nous croyons pouvoir dire qu’on apprend mieux à le connaître à l’heure où il « travaille » qu’à l’heure où il « officie ». Cela tient, je pense, au fond de sincère modestie qui le caractérise. Véritable « ouvrier musical » aimant son art et son métier, Henri Tomasi ne tient pas à paraître, mais à être ce qu’il veut être. Très simple d’allures, d’une simplicité qui séduit, aucune expression de ses sentiments ne se manifeste dans sa façon de tenir la baguette de chef d’orchestre.

 

Obligé de se plier au décorum de la scène, il le fait sans pose, mais dans une exécution privée, son véritable caractère se dévoile. Quand ses musiciens sont prêts et que l’heure est venue, Henri Tomasi paraît en chandail : il monte au pupitre ainsi qu’on s’installe au travail, et son attitude semble dire à ses exécutants : « Je ne suis qu’un soliste parmi vous, le soliste de la baguette. Nous allons travailler ensemble pour la gloire du plus beau des arts ». Que ce soit du Mozart, du Franck, du Beethoven ou du Bach, il ne se croit pas obligé d’avoir l’air de sucer du sucre ou de plier sous les accords d’une géniale symphonie. Sa baguette très alerte et très expressive indique très sobrement ses intentions, et son orchestre, habitué à sa manière les rend admirablement. Les solistes sont heureux de voir au pupitre un ami compréhensif plutôt qu’un maître. Qui l’emportera chez Henri Tomasi du compositeur ou du chef d’orchestre ? Nous pensons que sa belle puissance de travail lui permettra de ne sacrifier aucune de ces deux magnifiques carrières. »

 

 

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« CORSICA » - juin 2004

 

Henri TOMASI, le plus corse des grands compositeurs

 

 

 

L’île de Beauté peut s’enorgueillir d’avoir bercé le virtuose, dont le destin et l’inspiration semblent étrangement liés à Mozart et Beethoven

 

 

Le public a ceci de fascinant et de monstrueux, qu’il encense fiévreusement un artiste, et lui tourne le dos aussi rapidement. Ainsi, le plus grand compositeur peut-il sombrer par l’humeur changeante du viennois ou du parisien, qu’il s’appelât Mozart ou Tomasi.

 

Henri Tomasi est né le 17 août 1901, et l’on peut dire que cet immense compositeur de musique n’a pas trouvé les notes dans son berceau, mais qu’il dut travailler sans relâche pour vivre de son art. Marseille et Paris lui permirent de supporter ses difficiles années d’apprentissage et le souvenir des amitiés décevantes de la capitale lui fera dire : « Cette atmosphère de Paris : voilà de quoi dégueuler ! » Ecrivant ses premières œuvres à 17 ans (c’est à dire plus précoce que Beethoven, si l’on veut absolument le comparer !), la source d’inspiration n’est autre que la Corse bien-aimée, où tout l’attachement du poète musical se traduit par son Poème pour Cyrnos. Neuf ans plus tard, il est second Grand Prix de Rome avec Coriolan, d’après le célèbre sujet de Shakespeare ; il louchera plus tard sur le livret de Hamlet, projetant d’en faire un opéra, mais comme Mozart, le projet d’aboutira jamais, faute de temps car la mort a, elle aussi, son œuvre à composer.

 

Tout au long de son existence, Henri Tomasi aura rayonné par son honnêteté intellectuelle et musicale, refusant de se compromettre dans les sujets faciles et racoleurs, souvent torturé par ses multiples interrogations existentielles ; chacun entendra sa recherche d’harmonie dans ses œuvres, même sans aucun prix de conservatoire. Tout béotien peut embrasser dans ses premières mesures l’esprit du voyage, l’atmosphère d’un ailleurs qu’il ne connaît pas nécessairement, mais dont l’ambiance n’est jamais trahie. Faut-il avoir vécu au Laos pour écrire une ode à l’Asie ? heureusement que non, d’ailleurs Mozart composa « l’Enlèvement au Sérail » sans jamais avoir mis les pieds dans un bordel turc ! avec justesse et sentiment, Henri Tomasi, virtuose inspiré, composa des notes qui conduisent au Laos, au Japon, au Brésil…

 

            Si les médias et les critiques musicaux s’évertuent à « oublier » ce compositeur, que dis-je, ce peintre des oreilles, on se souviendra néanmoins qu’il eut la joie d’être considérablement joué et enregistré de son vivant, largement reconnu pour son immense talent et ses qualités humaines. Que s’est-il alors passé depuis ? Rien. Simplement nous avons la mémoire courte et la (re)connaissance fragile.

 

 Henri Tomasi était également chef d’orchestre, et l’on s’est déplacé pour l’entendre diriger Gluck, Wagner ou Saint-Saens. Qui dit grand art dit aussi destin aux contours inattendus : la surdité. Oui, tiens, là aussi, on ne pourra s’empêcher de voir un rapprochement avec Beethoven et ses longues correspondances. Tomasi écrit à sa chère Odette, à son fils bien-aimé, retraçant ses perpétuelles interrogations sur la misère du tiers-monde, souvent masquées derrière un trait d’humour, la cruauté le laisse perplexe, le goût du pouvoir le dégoûte, et autant de questionnements sur le sens de sa propre existence et sa révolte constante face aux injustices. Son œuvre est à l’image de ses colères, de ses engagements pour la liberté, de son combat au nom des plus faibles. Le « Concerto pour guitare », écrit à la mémoire d’un poète, Federico Garcia-Lorca, que les franquistes assassinèrent à cause de son homosexualité et de son patriotisme. Et toujours, entre deux révoltes, reviennent les parfums de la Corse, la nostalgie des coutumes, le chant de la langue, comme dans son œuvre Sampiero Corso. Il y en aura d’autres encore, mais combien sommes-nous à les connaître vraiment ? Son opéra Miguel Mañara dont le héros corse est nommé Vincetelo de Leca, comporte un passage bouleversant dans l’admirable "procession du Jeudi-Saint", inspirée de celle du "Catenaccio" de Sartène. La musique fait citation du "Diu vi salve Regina", l’hymne qui rassemble tous les habitants de l’île.

 

De nos jours, les radios, télévisions et journaux spécialisés se chargent de remettre en nos mémoires infidèles les notes d’Henri Tomasi, par quelques diffusions, hélas trop rares. Mais s’en suivent toujours les mêmes critiques élogieuses, les mêmes regrets que nos âmes oublient avec tant de désinvolture ce qu’elle ont jadis adoré. Les avis sont unanimes, presque honteux de la maladresse collective. Christian Merlin écrit dans le Figaro du 22-01-04 « Ce musicien est tout sauf un « petit maître. Ses premiers enregistrements d’il y a quatre décennies font justement autorité. Ils devraient vous ravir ».Et d’autres encore, dont personne n’oserait contester le goût et la connaissance, comme Jean Roy, lorsqu’il s’enthousiasme dans les pages de Le monde de la musique en mars dernier :« La franchise de son inspiration musicale, le netteté de son écriture et la concision du propos sont illustrés ici par quatre concertos qui comptent parmi ses grandes réussites. (…) C’est une réalisation qui nous introduit de la manière la plus heureuse, la plus convaincante, dans l’univers d’Henri Tomasi ». La Corse, sans relâche à l’honneur dans le cœur de Tomasi, trouve encore des échos dans les publications musicales les plus lues, telle Diapason, mars 2004 : « Cet engouement de la fine fleur des solistes français est bien à la mesure du lyrisme, de la tendresse ou de la véhémence du compositeur corse. Parfaite introduction à son art généreux et protéiforme(…) Des musiques évocatrices, impressionnantes, bien que ne livrant leurs secrets qu’au fur et à mesure des écoutes ». (Jérôme Bastianelli)

 

Les termes d’œuvre majeure, d’orchestration chatoyante, reviennent au fil des pages de lecture ; que dire après tant d’éloges, sinon que le silence qui suit l’écoute est encore une musique du compositeur ?

 

Isabelle Duquesnoy

 

 

voir le livre

 

« LE MONDE »

04-05-1985

 

A L'ABBAYE DE SAINT‑VICTOR (Marseille)

 

Les révoltes d' Henri Tomasi

 

Sur les hauts de Marseille, près du Pharo, non loin de la mer, l'abbaye de Saint‑Victor est un lieu vénérable où, sur la tombe des martyrs de Dioclétien, Jean Cassien fonda son couvent au cinquième siècle et écrivit ses fameuses Institiutions monastiques. Paul Valéry aimait et habita ce lieu d'où l'on a une vue admirable sur le Vieux Port, adossé à deux énormes tours carrées et crénelées d'une abside lourdement fortifiée qui semblent jaillir du roc.

 

Dans cette église romane et gothique refermée sur elle‑même où la lumière ne filtre que par des meurtrières, les Amis de Saint‑Victor donnent depuis quelques années de grands concerts et célébraient récemment l'oeuvre d'un enfant du pays, Henri Tomasi, enseveli depuis sa mort, il y a quatorze ans, dans un injuste purgatoire.

 

Les voix des enfants de la Maîtrise Gabriel Fauré, dirigée par Thérèse Farré‑Fizio, bondissaient dans cette acoustique si généreuse et pleine sur les mélodies tendues comme un arc des Chants corses a cappella, rappelant l’origine insulaire du compositeur, des voceros et des berceuses aux accents très natifs planant sur les moutonnements de quelque mer lointaine.

 

Et la puissante symphonie des cuivres des Fanfares liturgiques sonnait comme les grandes orgues d'un mysticisme tumultueux pour ressusciter le personnage extraordinaire du vrai Don Juan, celui de Mañara qui a inspiré à Tomasi son chef-d’œuvre à travers le poème de Milosz.

 

Ce ruissellement sonore, parfois jusqu'à la saturation, cette densité d'événements envahissante, correspondaient à l'émotivité d'un musicien qui se mettait tout entier dans son oeuvre, sans vanité ni crainte des jugements,  vrai méridional d'« ombres et de lumière » comme un grand d'Espagne communiant avec la vie en mystique, puis en révolté, écorché vif. On le ressentait de manière presque intolérable dans une sobre cantate sur le conte d'Alphonse Daudet : La mort du Petit Dauphin, dit de manière bouleversante par Jean Le Lamer sur une musique touchante, dramatique, mais simple et sans lourdeur avec ces chœurs d'enfants et la voix de Denise Vial à arracher des larmes, autour de ce lit où agonise le petit Dauphin qui ne peut pas mourir puisqu'il doit être roi.

 

Cette révolte, elle s'exprime plus fortement encore dans le Concerto pour violon, de 1962 ; la partition violente, décharnée, dont on a peine à suivre la logique tant elle est gorgée d'émotion, d'un fabuleux expressionnisme épique, d'une virtuosité terrifiante déployée par Devy Erlih en un style rhapsodique rempli d'éclairs, oeuvre déroutante qui ne répond à aucun canon classique mais dont on ne peut douter qu'elle soit arrachée à la substance intérieure.

 

Dans Retour à Tipasa donné en création mondiale, c’est enfin en 1966, autour d'un texte admirable d'Albert Camus, une sorte de réconciliation de « l 'homme révolté » avec le monde : « Au milieu de l’hIver j'apprenais enfin qu’ il y avait en moi un été invincible. »  Une page délicate, presque impressionniste, d'une justesse de ton et de couleurs poignante, car l'hymne à la lumière qui la conclut n'efface pas les ombres et l'amertume de l'injustice, de la cruauté, de la torture. Mais la terre a donné ses fruits aux hommes pour qu'ils croient encore à la possibilité « d'aventures merveilleuses » sur cette « stupide planète », comme l’écrivait peu avant sa mort cet ami généreux qui acheva sa vie en luttant par sa musique contre le désespoir.

 

Il était bon que son fils nous restituât ce vrai visage d'une grande noblesse avec le soutien de la municipalité de Marseille et de l'Orchestre philharmonique de cette ville sous la direction précise de Pol Mule. (JACQUES LONCHAMPT)

 

 

Le livre et le CD pour 25 €

 

 

 

 

 

 
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