FEVRIER 2008 : Maddalena Rodriguez-Antoniotti
Albiana : « Bleu Conrad ou Le Destin méditerranéen de Joseph Conrad » vient de sortir. Quelle est l’origine de ce livre ? De quand et d’où date votre rencontre avec Conrad ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : A l’origine de ce livre : le hasard. En l’occurrence, une commande, en 2002, d’un éditeur parisien. Alors associée à un peintre et à un photographe, j’avais travaillé à la publication d’un texte sur le Cap Corse dans une collection associant voyage et littérature. Tout naturellement, j’avais donné rendez vous à Joseph Conrad et à son ami, le marin capcorsin. Bien qu’annoncé par une plaquette au Salon du livre de Paris 2003, le projet (sous cette forme-là) a été abandonné. Ayant commencé à fréquenter Conrad, je ne l’ai plus quitté ! Et en 2004, pour l’année de la Pologne, (n’oublions pas que cet écrivain de langue anglaise est d’origine polonaise), j’ai mis sur pied et animé au théâtre de Bastia un colloque (annoncé dans Le Monde) ayant déjà pour thème : « Le Destin méditerranéen de Joseph Conrad ». Entre temps, j’ai publié mon premier livre, tout à la fois témoignage et essai sur l’art contemporain en Corse. Mais, sous le charme de Conrad, j’ai poursuivi l’étude de son oeuvre et le passage à l’acte est devenu une nécessité. Il n’y a pas de hasard : je veux dire que la rencontre avec cet immense bonhomme m’a permis d’affirmer un désir d’écriture. Une autre manière de dire que je ne voulais pas rester la femme d’un seul livre !
Albiana : Le rapport de Conrad à la Corse est d’ordre humain avant tout puisqu’il démarre avec la rencontre de Dominique Cervoni. Ensuite, devient-il mythique, Ithaquique pourrions-nous dire, en songeant à Ulysse, ou simplement nostalgique de venir à l’endroit d’une sépulture ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : C’est à 63 ans que Joseph Conrad décide de faire ce voyage en Corse. Un vieux rêve. Une obsession, dit sa femme Jessie. Lui pressent sa mort prochaine : elle interviendra effectivement 3 ans plus tard. Le roman qu’il est en train d’écrire est en panne. Au faîte de la renommée, il doute profondément de lui-même. Cette expédition (car ce fut une véritable expédition !) se situe donc à un moment clé de son existence, un moment où il la réévalue entièrement. Forcément, la nostalgie (l’« avoir été ») est du voyage. En cet hiver de 1921, il quitte l’île qu’il a conquise (l’Angleterre) pour retrouver celle qu’il a perdue (la Corse). À travers elle, sa jeunesse et son amitié passionnée pour Dominique Cervoni. I tempi passati, comme il le dit volontiers. En effet c’est le marin corse (qu’il compare fréquemment, du reste, à Ulysse) qui va l’initier à “la mer des merveilles et des terreurs” et lui apprendre à déchiffrer cette langue très ancienne. Alors bien sûr le mythe guette. Ulysse lui-même n’a pas cessé de garder en tête le souvenir de l’Ulysse de sa jeunesse. Après avoir fait le tour du monde, après bien des épreuves, Joseph se tourne, ce sont ses propres mots, vers le pays des souvenirs. Si nostalgie il y a, elle est féconde et n’a que faire d’un reliquaire. Il revient, non pas vers sa terre natale mais là où il est né à lui-même. Sur les rives de la Méditerranée. C’est donc l’énergie, la lumière de la jeunesse que Conrad vient retrouver en Corse et en faire le lieu pour vaincre. Entre Éros et Thanatos, le coureur d’îles a besoin d’une autre île. Pour sortir du labyrinthe et trouver le repos. Pour goûter à nouveau aux plus beaux matins du monde, de ceux qui font précisément les plus beaux recommencements. Un aveu et une issue !
Albiana : Conrad pour qui « quelque chose d’humain m’est plus cher que les richesses du monde » a la complexité et l’ambigüité d’un écrivain puisque s’il sait comme le disait Byron qu’ « il faut faire pour le monde plus que des livres. », c’est des livres qu’il écrit. Vient-il en Corse pour en écrire un ou pour trouver la force d’arrêter ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : Oui, il fait son possible ! L’acte d’écrire est un acte profondément individualiste mais il ne s’agit pas pour autant d’un acte égoïste. Joseph Conrad tient les lignes (comme il tenait la mer) contre le renoncement quotidien. Il écrit donc des livres où il met le monde au monde et où il parle des hommes dans le monde des hommes. Où il constate que ni la raison ni le progrès ne suffisent à rendre compte de l’être humain. À n’en pas douter, la littérature ne dit pas qu’elle sait quelque chose (je cite Barthes de mémoire) mais qu’elle en sait long sur les hommes. Elle peut offrir une importance « théorique », disons, appliquée. Elle peut dévoiler du sens là où on ne le perçoit pas ou pas encore. Rappelons que, s’il est un « écrivain de la mer », Conrad a aussi écrit des romans pour le moins visionnaires et que l’on pourrait qualifier de « politiques » comme, par exemple, L’Agent secret (qui traite du terrorisme) ou Sous Les yeux de l’Occident (à propos du totalitarisme) ou encore Au cœur des ténèbres (concernant le colonialisme). Il n’est plus question, là, de la mer et de ses voiliers ! L’écrivain de l’espace fraye alors avec l’Histoire. Il prend la parole et, de ce fait, s’engage publiquement. Ce, bien sûr, dans la toute puissance qu’avait, alors, le livre.
Pour revenir à votre question, un an avant de venir en Corse, il a effectivement mis en chantier L’Attente, un ouvrage ambitieux projeté comme un roman napoléonien. Et je le disais précédemment, ce livre est en panne. Il s’y épuise. En Corse, il change d’air au sens propre comme au sens figuré. Il va reprendre le large et se laisser porter par un autre roman. Le Frère-de-la-côte sera son dernier livre paru, pleinement ouvert sur la Méditerranée : il s’agit du retour « au pays » d’un marin de soixante ans, prématurément orphelin comme il l’était lui-même. Éloquent, non ?
Albiana : Gide disait de Conrad : « Ce que j’aimais le plus en lui, c’était une sorte de native noblesse, âpre, dédaigneuse, et quelque peu désespérée »… Cette citation ne conviendrait-elle pas également pour la Corse ? Votre livre est également un chassé-croisé entre l’œuvre de Conrad et le destin de la Corse.
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : Une citation qui conviendrait pour « la » Corse ou pour « les » Corses (?) : je ne sais pas (je me méfie des mythifications, des essentialismes !). Mais à coup sûr, elle collerait également à Dominique Cervoni. Il n’en est pas moins vrai qu’en approchant de notre île, par la mer, on a la sensation d’approcher une colossale incarnation du silence. De s’avancer vers une énigme. Alors, si parler, si écrire n’est jamais neutre, j’ai peut-être, forte de la compagnie de Joseph et de mes propres origines insulaires, tenté aussi de décrypter l’île. De l’écrire. Cela, sans aucune obséquiosité. En défendant une certaine idée de la Corse et du monde. J’avais pour cela de bons pré-textes, si je puis dire, puisque le vécu de Conrad croise, à diverses reprises, l’histoire de la Corse. Prenons juste, juste, deux-trois exemples. Conrad, ne l’oublions pas, est issu d’une noblesse polonaise ayant toujours lutté pour l’indépendance nationale. Et curieusement, Joseph a une dent contre Napoléon à cause (notamment) d’une mésaventure dont furent victimes, pendant la retraite de Russie, deux de ses grands-oncles, se battant aux côtés de l’Empereur et croyant ainsi libérer leur patrie. L’étrange et indubitable intérêt pour le « grand homme » (reversé dans son œuvre) occupe ainsi bien de ses promenades et lectures à Aiacciu. Mais aussi un des chapitres de mon livre. Second exemple, au cœur d’un autre chapitre : en 1890, en pleine expansion coloniale, Conrad remonte le fleuve Congo à bord d’un vieux rafiot. Avant j’étais un imbécile, dira-t-il. S’il fustige la rapacité et l’extrême brutalité des méthodes européennes envers les autochtones, un grand nombre de Corses, nul ne l’ignore, ont été les bataillons avancés de la colonisation française. Gide dans son Voyage au Congo (dédié à son ami Conrad) atteste, à sa suite, de la tragédie coloniale. Celle, entre autres, que représente dans la conscience noire la construction du chemin de fer Congo-océan, sous l’autorité implacable de Raphaël Antonetti, alors gouverneur général de l’Afrique Equatoriale Française. Autre exemple : depuis les Antilles, Joseph fait avec Dominique une escapade au Vénézuela. Rien d’étonnant quand on connaît la forte implantation insulaire aux Amériques au XVIIIème siècle et bien davantage encore au XIXème. Autre chassé-croisé dans un chapitre que j’ai, cette fois, consacré à Marseille : si Joseph Conrad y rencontre Dominique Cervoni, ce n’est pas par hasard. La Corse est un pays extrêmement pauvre, délaissé par la France et l’émigration des insulaires s’accélère là encore au XIXème siècle, notamment vers la cité phocéenne. Le quartier du Panier devient un vrai cercle de famille. De 1874 à 1878, Joseph n’est pas le seul à y déambuler. C’est ainsi que son ami, Victor Chodzko (comme lui, issu de la noblesse polonaise et ayant fait le choix de devenir marin) rencontre et épouse Marie Baldassari, native du Cap Corse. Et Joseph est, bien sûr, de la noce. À son retour de Corse, en avril 1921, il ne manquera pas d’ailleurs de rouler jusqu’à Toulon pour les y retrouver.
Albiana : Dans « Bleu Conrad » vous oscillez constamment entre biographie, essai et création puisque le livre est enrichi de vos photographies originales ainsi que d’une écriture parfois résolument littéraire. Qu’est-ce qui a prévalu à ces « parti-pris » ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : sans doute mon propre nomadisme ! Car devenir peintre ou écrivain, ce n’est pas devenir peintre ou écrivain, c’est devenir autre chose. Et puis c’est triste, non ? d’être une seule chose à la fois ! Alors historienne de part ma formation universitaire puis enseignante, j’ai délibérément « mal tourné » ! Je suis devenue peintre et c’est en plasticienne que j’utilise la photographie. Autrement dit, que je compose des tableaux sans toucher à un pinceau. D’ailleurs, les diptyques photographiques qui figurent dans le livre ne sont pas des illustrations. Par exemple, de ce-que-Joseph-voyait-de-la-fenêtre-de-sa-chambre-d’hôtel, dans le quartier des Étrangers ! Ils fonctionnent à l’envers de l’exotisme. Ils forment un portrait décalé de Conrad et de la Corse. Alors, de la même manière, je n’ai pas voulu écrire un essai classique ni une simple biographie. J’ai utilisé la liberté de la création littéraire en l’étayant de la rigueur des archives et de l’analyse sociologique. Tandis que l’émotion picturale ou poétique est maintes fois appelée à la rescousse (J’ai été frappé par la ressemblance qui existait entre Conrad et Van Gogh : la même attente dans le regard, la même quête d’absolu)
Il me faut ajouter que j’aime bien me faire des surprises mais, là, en l’occurrence, je me suis fait aussi de grandes peurs ! Car, si rien n’avait été publié depuis le Sud, des milliers de pages, par ailleurs, avaient été écrites sur Conrad : il me fallait donc éviter certains écueils et l’aborder autrement. C’est pourquoi j’ai structuré mon livre comme un scénario de cinéma. Avec un espace-temps : le voyage en Corse (précisément, à la fin de sa vie) et des flash-backs qui permettent progressivement de faire net sur cette idée (inédite) d’un destin méditerranéen. Et dans ce même temps, pouvait s’opérer le grand travelling sur la société corse en 1921.
Albiana : Après « Comme un besoin d’utopie », vous explorez à nouveau des destins et des desseins artistiques. Pensez-vous que les artistes aient (ou se fassent) suffisamment de place aujourd’hui ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : Vaste question à laquelle il est bien difficile de répondre en quelques mots. Car de nos jours le statut d’artiste recouvre des réalités fort différentes. Je veux dire économiquement parlant.
Pour faire court, disons que la peinture, l’écriture etc. peuvent apparaître comme des postures dérisoires au regard du malheur des hommes. « À quoi bon des poètes en un temps de manque ? » disait déjà Hölderlin. Et contre toute attente, les zones d’ombre sur la planète s’étendent. Dans le même temps, notre monde, plus que jamais, est soumis aux forces du court terme. Du profit tous azimuts. Show biz, art biz. Les comédiens ne sont-ils pas davantage célébrés que les créateurs ? Or, la création artistique (par nature utopique) a tendance à être contaminée et pervertie par cette « idéologie ». Par cette société du spectaculaire. Ou bien elle est censurée (je parle donc, là, de la censure économique, tout aussi redoutable que l’autre). Alors la place des artistes ? Comparé à un chef d’entreprise ou à un homme politique ( !), rares sont ceux qui sont impressionnés par la puissance d’un artiste et qui pensent (comme un grand personnage de l’édition française qui vient de disparaître, Christian Bourgois) « qu’il faut aimer les artistes, penser qu’ils ont finalement toujours raison. » Pour revenir à la Corse, l’arène de l’art, paradoxalement, s’y retrécit. Les cadres socio-économiques qui permettent la diffusion et la promotion de la création vivante sont globalement inexistants. À cela s’ajoute les méfaits d’un narcissisme identitaire qui, trop souvent, encense tout et n’importe quoi. On semble avoir oublié que la grandeur d’une civilisation, d’une société, se mesure à ses rêves et que ces rêves sont rêvés par les artistes. Hors pouvoir, de quelque nature qu’il soit. L’art est le contraire du silence. Il est un des signes de cette complicité sans cesse menacée qui nous lie aux autres hommes. L’esthétique, sous toutes ses formes, est liée à la vie. Méfions-nous donc de ceux qui s’en désintéressent.
Albiana : Kenneth White écrit dans sa très belle préface que « C’est tout l’itinéraire complexe de l’écrivain hors pair, du rôdeur de l’esprit que fut Joseph Conrad, et tout le champ frémissant qui s’en dégage, que le lecteur trouvera dans ce beau livre qu’est Bleu Conrad. » Complexité d’homme et d’île. Qu’est-ce que Conrad dira de son séjour en Corse ?
Maddalena Rodriguez-Antoniotti : C’est vrai que l’expérience de Conrad est des plus singulières. Son existence, balisée d’une succession de ruptures. Rupture avec son pays natal, avec des amours et pour finir avec sa carrière de marin. C’est avec l’écriture qu’il va enfin s’appartenir. Une phrase pourrait le caractériser : on se fabrique ou on s’annule. Pourrait-elle caractériser aussi le destin d’une terre comme la Corse ?
Que dira Joseph de son séjour dans l’île ? Explicitement, pas des masses de choses. On les trouve essentiellement dans sa correspondance (volumineuse), qu’elle soit en langue anglaise ou française. Jessie sa femme, qui a bien sûr écrit un livre consacré à son « seigneur et maître », est plus loquace. Ainsi que d’autres témoins du séjour. On sait par ailleurs qu’à la bibliothèque Fesch, Conrad a consulté bon nombre d’ouvrages et qu’il parcourait volontiers les journaux locaux. Tout comme lui, j’ai mobilisé mon imagination (à distinguer, là, de l’invention). Il l’explique parfaitement : c’est avec des riens (mais avec des lectures ultérieures appropriées) qu’il écrit notamment son Nostromo. J’ai (presque) fait de même ! Des photos de Jessie en attestent : à Aiacciu, plutôt qu’avec les autres pensionnaires du Grand Hôtel, Joseph a de fréquentes conversations avec un marin corse. Sur le port ou à la terrasse d’un café. Ses propres paroles sont alors éloquentes : « Les Corses sont charmants (je veux dire le peuple). »
Et n’oublions pas qu’à travers quelques-unes de ses œuvres, l’insulaire que Conrad porte aux nues est un vieux loup de mer. Une figure de libre-penseur, une tête qui tient tête, à une époque où la vie individuelle et indépendante était en Corse généralement inconnue (alors seulement ?!). Ce que Joseph dit entre les lignes est pleinement signifiant. Par là même, le rapatriement littéraire qu’opère incidemment Bleu Conrad entame l’univocité d’un discours, d’une monoculture : celle d’une société corse uniquement terrienne, une société de bergers ensouchés dans leurs montagnes, tournant le dos à la mer et donc à l’ailleurs. À bien des égards, l’heure est venue de « démaquiller » l’histoire de notre île.
Le Livre : "Bleu Conrad"
lien avec "Terre de femmes" (avec une critique de "Bleu Conrad")
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