DECEMBRE 2007 - Eliane Aubert-Colombani
Albiana : Eliane Aubert-Colombani bonjour. Vous venez de publier dans notre maison d’édition « L’Appel de l’île », un roman dans lequel la Corse a une place importante. Quel est votre rapport à la Corse ?
Eliane Aubert-Colombani : Maternel. Ma famille maternelle est corse. Pour autant mon rapport avec la Corse n’est pas très clair. Le destin a fait partir ma mère vers Paris en 1930. Pour elle la Corse était le pays du malheur et du drame. Son père, mon grand-père donc, berger, mourut de la guerre en 1918. Ma grand-mère était une femme rude dont j’ai toujours été très proche. Elle était fort pauvre et ce n’est pas la maigre pension de veuve de guerre (d’ailleurs versée plusieurs années après le décès) qui y changea grand-chose. La Corse dans son ensemble était très pauvre à cette époque. Les Corses avaient beaux être mal considérés sur le continent, ma mère fait partie de ces exilés volontaires qui voulaient à tout prix fuir l’île et connaître une promotion sociale. Elle ne voulait plus entendre parler de la Corse.
Albiana : A ce point ?
Eliane Aubert-Colombani : Et même au-delà. Elle ne voulait plus entendre parler de la Corse ni entendre parler le corse. « Ils sont tous fous ! » me disait-elle. Toutefois elle restait en relation avec ses cousins sur le continent. Une contradiction bien compréhensible. Elle ne se reconnaissait plus corse. Elle avait enduré, dans l’île, beaucoup de souffrances et d’humiliations. Elle m’interdisait de tenter de parler la langue. Elle m’interdisait de parler de la Corse. Ce qui n’a d’ailleurs pas été sans heurts. Le jour où j’ai affirmé ma « corsitude », nous sommes rentrées en conflit. Ça l’a dérangée, choquée. Entre les sentiments de ma mère pour la Corse et mes sentiments pour ma mère tout a été très compliqué. Elle n’a pas compris que je veuille me réapproprier une nationalité qu’elle m’avait interdite. Je le dis dans le livre : « Le monde corse auquel j’avais toujours aspiré et qu’on m’avait interdit. »
Albiana : On sent bien ce conflit, ce douloureux rapport mère/fille dans « L’Appel de l’île ». Donc vous ne parlez pas le corse.
Eliane Aubert-Colombani : Hélas non. Je suis une victime de l’histoire, de cette période où la fuite semblait pour beaucoup le seul moyen de « s’en sortir ». Je suis resté 35 ans sans revenir en corse. Nous ne fréquentions évidemment pas de corses à Paris. Mon premier rapprochement inconscient a consisté en ce que les personnages de mes premiers livres furent des Corses. Je ne suis revenue en Corse que vers mes 60 ans (comme ma mère d’ailleurs…), une fois ma carrière de professeur de français terminée.
Albiana : Et alors, ce retour ?
Eliane Aubert-Colombani : Comment dire ? Simple et évident. Longtemps craint et, en réalité, si facile. Je me suis aperçue que je possédais en moi le terreau de la richesse de la culture corse. Elle avait été « empêchée » mais elle était en moi. Je tout de suite su que je comprenais les Corses. J’ai tout de suite aimé les regarder vivre. J’ai tout de suite aimé leurs défauts et leurs qualités. J’ai tout de suite sentie que j’étais ici chez moi parmi les miens.
Albiana : Outre les destinées chamboulées, les difficultés des tensions amoureuses, la jalousie, l’importance de l’art… vous abordez aussi dans « L’Appel de l’île » le thème de l’indépendance. Que pensez-vous du destin de la Corse ?
Eliane Aubert-Colombani : L’indépendance me paraitrait une folie ! Mais la Corse a nécessairement besoin de beaucoup plus d’autonomie. L’état français ne fait pas le nécessaire pour la Corse et il le sait fort bien. Pendant trop longtemps la Corse s’est vidée de ses élites qui partaient sur le continent pour faire carrière. Ce que l’on nomme la diaspora, les Corses de l’extérieur, ont tant manqué au développement de ce pays. Je comprends certaines révoltes. Je condamne certaines méthodes de contestation évidemment tout en sachant que la Corse a subie, et continue de subir, tant de violences elle-même, que, parfois, les réponses, les cris, les actes, sont porteurs de cette violence et s’expriment au travers d’elle. J’ai toujours ressenti un racisme anti-corse. Au début de ma carrière littéraire tu n’avais pas intérêt à avouer que tu étais Corse si tu voulais être édité. A Paris c’était pratiquement hors de question. Nous étions tous des fainéants, des maquereaux, des maffieux ou des éleveurs de chèvres analphabètes. Il est vrai que mon grand-père ne savait pas bien écrire, mais croyez-moi, c’était tout sauf un fainéant ou un maquereau. Personne ne nous défendait. Personne, à l’époque, ne s’est levé pour dire aux gens que tout cela n’était que des mensonges. Aujourd’hui encore les images que l’on nous colle sur le dos, les étiquettes de profiteurs de subvention et de rétrogrades, sont de cette veine.
Albiana : Vous avez une explication ?
Eliane Aubert-Colombani : Sur l’attitude envers la Corse et les Corses ?
Albiana : Oui.
Eliane Aubert-Colombani : Ma foi non, ça me dépasse. Je me dis : « Pourquoi diable se comporte t’on ainsi avec nous ? », et je n’ai pas de réponse « sensée » à donner. Je connais le poids de l’histoire, je connais les processus de la colonisation, je connais l’importance stratégique militaire qu’avait la Corse auparavant, je connais l’importance de son côté laboratoire, je connais son importance financière mais, l’état refuse de mettre en place les structures nécessaires au développement de pratiques notamment sur l’artisanat de haute qualité à forte valeur ajoutée. Je connais, par exemple, à Ponte Leccia, un atelier de travail de laine corse, Lana Corse. Il font du très bon et beau travail. Il suffirait sans doute de peu de chose pour que leurs produits trouvent des débouchés sur le continent. Encore faudrait-il, qu’outre des coups de pouce, ce ne soit pas des freins auxquels ils aient à faire face.
Albiana : Vous écrivez dans « L’Appel de l’île » : « Dans l’enferment d’une île ne peuvent survivre que les artistes, les utopistes, ou les suicidés de l’esprit, joueurs de belote ou de boules. »
Eliane Aubert-Colombani : C’est terriblement vrai. Les particularismes sont exacerbés en milieu insulaire. Je placerai la Corse d’antan dans la catégorie des utopistes (et aussi des artistes tant notre domaine culturel est vaste et riche). Las, aujourd’hui j’ai bien peur que nous soyons plutôt dans la catégorie des suicidés de l’esprit, à cela près qu’il y a une bonne part de meurtre.
Albiana : Est-ce pour combattre cet état de fait que vous avez franchi le pas de proposer votre manuscrit à un éditeur corse ?
Eliane Aubert-Colombani : C’était pour aller au bout de ma démarche de réappropriation. Je devais franchir ce cap. Je suis d’ailleurs fort heureuse qu’Albiana ait édité « L’Appel de l’île ». J’espère que notre collaboration va continuer.
Albiana : Des projets ?
Eliane Aubert-Colombani : Je suis en constante recherche. Je travaille sur d’autres textes et notamment autour de la problématique du desséchement spirituel. Je veux écrire un livre sur le sens de la recherche. J’imagine qu’il faudrait que les trois grandes religions monothéistes se rapprochent les unes des autres. Nous sommes en perte de civilisation vertigineuse. Les ultraïsmes et les intégrismes découlent de ces communautarismes. Julie Kristeva démontre dans « Cet incroyable besoin de croire » la nécessité d’un renouveau religieux.
Albiana : Le 21ème siècle sera religieux ou ne sera pas ?
Eliane Aubert-Colombani : Oui ! Je le crois farouchement !
Albiana : Revenons si vous le voulez-bien à « L’Appel de l’île » et au personnage de Sébastien. Pourquoi ne s’exprime t-il qu’en poèmes qu’il traduit ?
Eliane Aubert-Colombani : C’est un personnage idéal. Poète, intouchable, immaculé. Il est de l’autre côté du miroir. Dans le livre il est malade mais ça c’est le destin. Nous y passeront tous. Mais il est dans la poésie. Il est la poésie. Je me rends compte que dans tout ce que j’écris se retrouve, même involontairement, une soif spirituelle. Cette quête Sébastien l’a terminé. Il est comme arrivé à destination. Son drame n’en est pas vraiment un. Tout autour de lui se bouscule, se jalouse, se ment, mais lui, pourtant frappé durement dans sa chair, il est la sérénité. Il permet d’espérer. Il suscite l’espoir. Même mort il communique cette énergie. Je vis cet espoir dans Kafka par exemple. Je ne trouve absolument pas que Kafka soit un écrivain de la dérision. Il est en recherche, constamment. On espère avec Kafka. Tout comme avec Dostoïevski. Avec Kafka, c’est mon deuxième amour littéraire. Personne comme Dostoïevski n’a vu les simultanéités d’état d’âme de l’être humain. C’est fantastique.
Albiana : Littérature, peinture…
Eliane Aubert-Colombani : Ah oui. La peinture est très présente dans « L’Appel de l’île » car elle est omniprésente dans ma vie. Je ne peux pas m’en passer. C’est vital. Personnellement je ne peins pas, disons que je « patouille » mais je vis en présence de la peinture.
Albiana : Un dernier mot sur la Corse et votre « réappropriation » ?
Eliane Aubert-Colombani : Donner à lire « L’Appel de l’île » est une étape de plus, une étape décisive. Non seulement je me sens corse, je me sais corse ; et donc, je peux l’écrire. Je veux dire que pour moi ce n’est plus un risque. Ecrire la Corse. Il le fallait. C’est fait !
Le livre : "L'Appel de l'île"
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