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Marcu Biancarelli

Marcu Biancarelli 

 

 

Albiana : Vous publiez « Extrême Méridien », traduction de Stremu Miridianu, pour lequel vous venez d’ailleurs de recevoir le Prix des Lecteurs de Corse 2008 (langue corse). Pour commencer dites-nous comment se passe la phase de traduction du corse en français.

 

Marcu Biancarelli : Dans le présent recueil il y a quatre traducteurs différents et tous n’ont pas forcément suivi la même méthode. Bernard Biancarelli, qui avait traduit le Poulpe la langouste et la murène il y a longtemps pour la revue Mediterraneans avait travaillé quasiment de son propre chef, ce qui n’était guère difficile pour lui puisque nous avons la même langue familiale. Je n’avais eu à l’époque qu’à relire. Mais il a tenu à améliorer encore son travail pour cette nouvelle publication. Paul Desanti a eu aussi toute liberté de ton et de traduction, il a travaillé seul et ne m’a demandé au final que quelques précisions de lexique sur des mots qui ne sont pas forcément communs entre le taravais et le sartenais. Je trouve en outre que le résultat très stylé et décalé des nouvelles traduites par Paul est éblouissant. Enfin Jérôme a une longue expérience de la traduction du corse, il fait ça presqu’en aveugle aujourd’hui. Il a d’abord travaillé seul en Algérie puis lorsqu’il est rentré à Porto Vecchio j’étais parfois avec lui pour une traduction “en live” qui est un exercice, je crois, que nous aimons tous les deux. Quoiqu’il en soit il y a toujours, après le gros du travail, un phénomène d’aller et retour du texte entre l’auteur et les traducteurs, mais pas très long ni besogneux, tout simplement parce que les trois autres traducteurs savent exactement ce qu’ils font et connaissent très bien la langue corse, et que chacun écrit aussi de son côté et sait ce qu’est le respect d’un texte ou d’un niveau de langue. Je suis tenté de dire que les retouches de ma part sont quasiment nulles une fois que les textes sont traduits. Enfin, j’oubliais, mais le quatrième traducteur, et peut-être aussi le moins bon, c’est moi. Je n’aime pas trop me traduire mais là je m’y suis mis pour une nouvelle, et bien sûr je suis celui qui s’est éloigné le plus du texte en corse. Mais comme c’est mon texte il m’est bien plus facile d’aller vers une trahison de l’oeuvre originale.

 

 

Albiana : Une douzaine de nouvelles (courts récits) composent ce nouvel opus à propos duquel, une fois encore, on ne peut s’empêcher de penser que vous avez mal à la Corse.

 

Marcu Biancarelli : J’ai mal à l’humain plus qu’à la Corse. Mais la Corse me tient évidemment à cœur et représente plus qu’un univers littéraire : un espace mental et affectif des plus puissants. C’est donc dans mon île, où je vis, que je situe l’essentiel des histoires que je raconte, et Corses sont le plus souvent mes personnages, parce qu’étant de simples projections de moi, des fantômes de moi qui errent dans les pages de mes livres, je crois qu’une communion de culture et de sentiments s’impose naturellement entre moi et mes personnages. Disons qu’ils me viennent d’instinct. Mais il n’y a là rien qui doive être une règle d’écriture, je ne m’interdis rien à vrai dire. Enfin est-ce que je vois mon pays avec souffrance ? Oui, sans doute, mais bizarrement je ne crois pas écrire pour simplement exprimer ma souffrance. Mais plutôt pour m’interroger sur le monde et interpeller le lecteur, non pas sur ses tares ou ses déviances, mais sur la recherche d’une vérité que tous nous partageons, et une vérité qui n’est pas que Corse. Je dirais pour résumer que la Corse est le premier laboratoire du désespoir humain qui me touche et m’interpelle, mais quand on y réfléchit les maux de l’île sont souvent aussi les mots d’une humanité plus vaste.

 

Albiana : De la nouvelle éponyme, permettez que je cite ces deux extraits :

 

« Donc, ce jour-là, j’étais convoqué à une réunion à Ajaccio, et c’était l’hiver, alors j’ai pris la nationale. Je ne vais pas reparler de Roccapina, d’ailleurs, il ne s’y est rien passé. Rien non plus jusqu’à Sartène même si, arrivé à Sartène, j’ai pensé, comme toujours, que c’était un endroit de merde. J’y ai jamais vu le soleil, à Sartène, et, en plus, je considère que la plupart des Sartenais sont des abrutis. Comme ceux de Propriano et d’Olmeto. Je tiens pour acquis le fait que dans ces bleds, le soleil n’a jamais montré le bout de son nez, et à cause de ça, les cerveaux se sont congelés à l’ombre des montagnes sévères qui leur servent de frontière. Je vous dirai qu’après Olmeto, c’est pire. Une fois, je me suis arrêté pisser à Casalabriva, de nuit. « Plutôt crever » j’ai pensé, et depuis je ne m’y arrête plus, je pisse avant ou après, mais là-bas, je ne m’arrête plus. Allez, c’est pas vrai, je plaisante ! Je sais qu’il y a des gens bien le long de cette route, j’ai même des amis un peu partout. Mais vous avez vu comme ça fait mal, d’un coup, quand on se fout de votre gueule pour une simple histoire d’appartenance, une origine, une couleur de peau… »

 

« Que les choses soient claires, je peux me permettre, moi, de dire du mal de mon pays, mais moi seul. »

 

C’est vrai que ça fait mal qu’on se foute de vous ou que l’on pointe du doigt vos faiblesses. Et l’on peut dire qu’effectivement vous ne vous en privez pas...

 

Marcu Biancarelli : Et pourquoi je devrais m’en priver ? La littérature c’est tout sauf le refuge des bons sentiments, ou des discours moralisateurs. Si j’écris une nouvelle sur le racisme – c’est le cas ici – il ne sert à rien d’écrire que le racisme ça n’est pas bien. Mais il faut illustrer le propos, et montrer ce qu’est le racisme, sous différentes formes qui toucheront, blesseront, feront mal, interrogeront, et donc peut-être feront aussi réfléchir. C’est pareil pour tous les sentiments que l’on voudra illustrer : c’est l’histoire et la tramme qui doivent illuminer le propos ou l’interrogation de l’auteur, et pas une démonstration stylée des plus abscontes. Lorsque Little écrit les Bienveillantes et qu’il entre dans la peau d’un officier nazi, c’est par le récit et la description, la narration des faits ou des états d’âme, qu’il nous porte jusqu’à la nausée, et pas en écrivant en préambule “attention je vais écrire une histoire de salauds”... Un écrivain doit être en mesure de jouer tous les personnages, des plus sympathiques aux plus antipathiques, des bien-pensants aux plus pervers des psychopates, et comme il fait de la littérature – c’est à dire qu’il raconte des histoires, parfois effrayantes, comme celles que nous racontaient nos anciens dans une littérature orale aujourd’hui perdue – il ne fait pas de mises en garde de curé ou de professeur. Il écrit et il incarne les fantômes qu’il projette sur du papier. Après, si certains lecteurs ont peur de lire des livres, il ne faut pas qu’ils les lisent, il existe tout une panoplie de bouquins scirupeux à lire sur des plages pour éviter certains livres qui dérangent ou font réfléchir.

 

Albiana : Est-ce à dire que la Corse d’aujourd’hui ne trouve nulle grâce à vos yeux ? N’est-elle que cette « réserve indienne », ce « désabusement », cette « glorification de la violence » que vous stigmatisez avec talent et une tendance au scalpel ?

 

Marcu Biancarelli : Non, tout est bien plus complexe. Ce que la Corse est effectivement aujourd’hui en partie – parce qu’elle n’est pas que ça – c’est une “réserve indienne”. Les causes en sont aujourd’hui plus sociales qu’ethniques, mais le résultat sur les personnes est plus ou moins le même. Et d’ailleurs je ne vois pas ce qui permettrait de penser en me lisant que ce n’est pas la voix d’un de ces indiens qu’on entend dans mes livres. Je me suis toujours considéré comme étant de chez moi et appartenant aux miens. Mais il n’y a pas de complaisence dans ce que j’écris. Parce que justement je suis de chez moi et je m’adresse aux  miens, de l’intérieur; et avec leur langue et leur sensiblilité. Je ne sais pas ce que veut dire cette connerie “d’universel”, je suis très méfiant avec cette notion. Le yanomami qui te coupe les couilles pour les bouffer tu iras toujours lui expliquer que nous sommes tous dans “l’universel”. Bref si des lecteurs qui ne sont pas Corses se retrouvent dans mes livres – et je sais que c’est possible – je m’en félicite, et plus que ça même, mais je n’ai jamais prétendu être autre chose que ce que je suis : un écrivain corse, qui écrit donc de l’intérieur, et d’abord pour le lectorat corse, et puis pour tous ceux qui au delà voudront entendre ce que j’ai à dire de cette réserve indienne. Si ma démarche n’était pas celle-ci j’écrirais peut-être dans une autre langue. Mais mon souci premier c’est la littérature corse, qui s’imbrique bien sûr dans des notions plus vastes. Je n’ai aucun problème avec cette notion de littérature corse, ni avec des notions identitaires qui font frémir ailleurs mais qui moi me conviennent tout à fait. Bref, la Corse n’a pas à trouver grâce à mes yeux parce que la Corse n’est coupable de rien. Ce n’est pas “la Corse” que certains textes peuvent stigmatiser, je dirais même que c’est l’inverse : c’est les maux qui sont faits “à la Corse”, et auxquels hélas nous souscrivons trop souvent, qui me révoltent et inspirent nombre de mes écrits.

Quant à la glorification de la violence, là non plus je ne rentrerai pas dans des visions schématiques. D’abord parce que je n’appartiens pas à ce monde policé et bourgeois qui ne sait que faire d’une violence humaine qui est le propre de toutes les sociétés. J’ai des origines paysannes et villageoises, populaires, montagnardes et méditerranéennes, qui font que je n’aborde pas la question de “la violence” de manière manichéenne, ou au travers d’un polissage bourgeois qui n’est pas ma culture. Et je crois que la violence qui est dans mes livres en témoigne tout à fait. Je sais que la violence fait partie du monde, des relations sociales, des sentiments humains, et que parfois on la codifie pour éviter qu’elle ne devienne trop destructrice. Il faut ne pas être de ce monde-là pour ne pas saisir ces notions.

 

Là encore si on me dit “la Corse est violente”, je dis “oui, comme beaucoup d’autres lieux, mais la différence c’est que la Corse, elle, le sait”. Ou peut-être ne le sait-elle plus, justement. Et c’est là qu’une partie du désanchantement que vous évoquez intervient. C’est à dire que la violence nous est devenue insupportable parce que nous ne la comprenons ni ne la maîtrisons plus. Il faut être honnête : la violence de notre révolte des années 70 n’était pas un grand traumatisme pour nous, parce que son caractère politique et désintéressé ne faisait pas de doute. Trente ans plus tard cette même violence nous est insupportable, parce que les dérives et les mélanges des genres font que plus personne ne comprend rien à rien. Et puis elle se combine avec une violence sociale qui nous effrait, parce qu’elle nous renvoie l’image de notre délabrement sociétal, économique, culturel, et que dans le même temps nous ne sommes plus des paysans, nous nous embourgeoisons, nous nous individualisons, et nous ne sommes plus prêts à comprendre cette expression d’un suicide collectif. C’est d’ailleurs là qu’intervient la “glorification” par la violence, en général c’est quand on n’a plus la maîtrise des codes qu’on s’accroche le plus aux déviences, parce qu’elles sont plus visibles et plus abordables, tout simplement, et parce qu’elles accompagnent en général la déliquescence d’une société. Mais elles ne disent en rien la totalité d’un monde ou d’une culture. Vous voulez que je vous dise ce que je pense ? Je pense par exemple que si la France avait voulu un jour lutter efficacement contre la violence en Corse, elle aurait permis que la Corse ne perde pas son âme, son identité et sa langue. Mais je ne suis pas assez naïf pour croire que la France ait vraiment voulu éradiquer un jour la violence dans cette île : c’est son fond de commerce et sa légitimité face au séparatisme.

 

Enfin il y a une autre chose que je sais sur la violence : ceux qui écrivent l’Histoire ne s’embarrassent pas de considérations sur leur propre violence. Lorsque l’on stigmatise la violence de la Corse, c’est aussi en faisant peu de cas de la violence de la Civilisation qui a pris le dessus sur elle. Et moi je n’ai aucunement envie de servir la soupe à des journalistes parisiens en louant leur pacifique approche méprisente et négationniste de ce que nous sommes, tout en m’auto-flagellant sur la cruauté de mon pays de barbares. J’ai le tort de connaître l’histoire et de savoir que la violence n’est pas née ici des gènes de la consanguinité, mais des conjonctures économiques et politiques qu’a connu l’île.

 

Un jour, pour vous donner un exemple, un crétin qui m’avait demandé d’écrire un éditorial pour une revue touristique à la con m’avait fait la leçon parce que j’avais écrit – certes c’était pas le sujet – un truc du style : “à l’heure où la Corse entre dans la période la plus sombre de son histoire...” Ce bobo de mes deux m’avait alors reproché : “oui mais enfin c’est excessif, il y a moins de bombes, beaucoup de terroristes sont en prison, on peut enfin contruire des maisons, etc.”. Outre le fait que j’ai vite remis à sa place cet enfoiré, et qu’il n’a jamais publié mon texte dans son torchon, il me semble significatif qu’il n’ait pu voir le bonheur de la Corse qu’à travers... sa pacification.

Hors moi je ne parlais même pas de violence, je laissais juste affleurer ma terreur à l’idée que mon peuple puisse être désormais TOTALEMENT assimilé, privé de sa culture, sa conscience, sa territorialité, sa langue, sa mystique, bref, tout ce qui fait que quand on ne l’a plus on vient de se faire rayer gentiment de la surface de la terre. Mon inquiétude était de voir comment aujourd’hui des classes de nantis, au nom de l’économie touristique, au nom du privilège accordé par l’argent, étaient en train d’éradiquer plus sûrement que ne l’aurait fait une armée napoléonienne, ou une horde de hussards noirs de l’école publique, tout accès à la propriété pour les plus pauvres, tout lien social entre des catégories de gens de plus en plus paupérisées, marginalisées, broyées.

 

Mais ça ça n’est pas violent. Parce que c’est français, ou démocratique, ou républicain...

 

Pourtant moi je continue de poser la question : sous prétexte “qu’en démocratie c’est pas bien, d’être violent”, que fait-on aujourd’hui de la notion de révolte ? A mon sens les hommes progressent aussi parce que des fois, dans leur histoire, ils cessent d’être des béniouiouis et qu’ils disent enfin NON. C’est bien joli le légalisme, mais il y a aussi des oppressions en toute légalité. Je connais aussi l’histoire de mon pays : sa résistence sempiternelle n’est pas qu’une légende. Et à des violences étatiques ont toujours répondu en Corse des violences populaires. C’est ainsi, et je me garde d’aborder cette question comme un juge de cours d’assises. Même si je crois qu’il est plus intelligent aujourd’hui de s’opposer par la culture et l’élévation sociale, en utilisant le système même qui nous oppresse, qu’avec des attentats suicidaires qui nous marginalisent et nous déservent plus qu’autre chose.

Je n’aborde donc pas la thématique de la violence de manière moralisatrice. Je m’interroge sur la prégnance ou la permanence de cette violence dans nos sociétés, et je montre donc simplement ce qui est le sujet de mon interrogation. Il y a par exemple une nouvelle où j’illustre la violence des relations entre la Corse et le continent au travers d’une simple baston dans un café. On pensera ce qu’on voudra de cette nouvelle, mais le fait est qu’il existe bien un antagonisme fort, et parfois des plus violents, entre les deux. Qui peut aller jusqu’aux insultes racistes, aux voies de fait, à l’affrontement politique. Quelles en sont les causes ? Qu’en pense-t-on ? J’ai comme tout le monde des réponses personnelles à ce propos, mais ça n’est pas ça qui est important, ce qui est important c’est de montrer les choses pour ce qu’elles sont, et après chacun en tire ce qu’il veut en retirer. Ce qui me semble anormal, à moi, et parfaitement orienté idéologiquement, c’est de présenter la Corse dans une normalité acquise vis-à-vis de la société française, c’est faire comme si cet antagonisme n’existait pas, ainsi que toutes les répercussions violentes qu’il a eu au cours de l’histoire, et je dis bien au cours de l’histoire, et non pas seulement des trente dernières années. Je trouve toujours extraordinaire que l’on comprenne très bien, de loin, la dualité entre un Irlandais et un Anglais, mais que l’on grimpe au plafond dès que celle-ci est évoquée entre Corses et Français. Pourtant, c’est exactement la même chose.

 

Albiana : Sexe, bagarres, cocaïne, amours fictifs ou amours qui se perdent face aux habitudes, au temps qui passe, aux complexes... votre univers de déjantés, plus qu’une sauvagerie ou un sérieux manque d’assurance en soi, est une entomologie d’un pays écartelé entre plusieurs cultures. Une démonologie de l’ordinaire ?

 

Marcu Biancarelli : Oui. Mais le problème n’est pas d’avoir plusieurs cultures, le problème est de ne pas savoir à quelles cultures on appartient. Je crois que mes histoires parlent de la Corse – et sans doute aussi d’autres sociétés en Europe ou ailleurs – à un moment où les peuples se retrouvent atomisés par le consummmérisme, la toute puissance du libéralisme, la télé-réalité, la dictature de nantis élus pourtant au suffrage universel, l’insécurité économique aussi, le chomage. Je suis héritier d’un monde plus ancien qui était abreuvé, certes de violences, mais également d’une perception de l’humain incomparable avec ce qui existe aujourd’hui dans un monde destructuré, perdu, sans espoir, écrasé par la toute puissance des minorités dominantes qui n’ont de légitime que leurs fortunes et leurs armées, fussent-elles civiles ou “républicaines”. J’écris dans ce monde-là, et je parle donc de ça. La Corse est le premier écran de désespoir qui me saute aux yeux, et pourtant je crois que beaucoup chez nous voudraient espérer. Ailleurs je crois que c’est pareil. Mes amis italiens vivent les choses comme nous, avec un insupportable Berlusconi qui symbolise toute la corruption du pouvoir moderne, une gauche tout aussi éloignée du peuple et discréditée qu’en France, et heureusement des types comme Beppe Grillo pour remuer encore les consciences et défendre la dignité citoyenne. Je ne suis certes pas le Beppe Grillo de la Corse, mais j’aimerais qu’il y ait des voix comme celle-ci pour s’élever dans la société corse, et aussi dans la société française. Vous me parlez d’un pays écartelé entre plusieurs cultures, personnellement je crois que la destructuration n’est pas culturelle en premier lieu. Le problème de la Corse, et je le dis en étant qui je suis et avec tout l’attachement que j’ai pour la langue corse, n’est pas un simple problème identitaire ou linguistique, c’est aujourd’hui un problème de non-respect de la dignité des êtres dans ce que peuvent être leurs appartenances historiques, sociales, économiques, culturelles et religieuses. Les gens les plus désespérés dans l’île, les plus en rupture avec le modèle dominant, ne me semblent pas être les notables, par exemple, fussent-ils nationalistes.

 

Albiana : Dans « Le poulpe, la langouste et la murène » vous tracez une sorte d’allégorie de la Corse entre pouvoir mafieux, pouvoir politique et les mouvements nationalistes et, semblez-vous dire, que ces trois forces non seulement s’annulent mais finissent par se nourrir les unes des autres. Il n’y a pas d’autres forces en Corse ?

 

Marcu Biancarelli : D’abord là encore il faut se méfier des paraboles littéraires. Elles ont bien sûr leur part de vérité mais ne disent pas tout. Le monde est toujours plus complexe, meilleur et pire que ce que l’on trouve dans les livres. J’ai lu pas mal de grands auteurs qui sondaient la noirceur de l’âme humaine, des Russes ou des Américains. Ces auteurs sont des génies, parce qu’ils se rapprochent au plus près de ces vérités de la vie, du monde qui nous entoure, que nous ne savons pas formuler au quotidien. Mais être au plus près, cela veut encore dire “n’y être pas tout à fait”, “être en deça”. Le plus grand génie littéraire laissera toujours une part d’ombre, un mystère dans son approche ou son analyse des sociétés humaines. Tant mieux d’ailleurs, parce que la littérature ça n’est pas la politique, et ça doit rester plus halluciné et fascinant que la politique.

Pour répondre à votre question, je tente humblement de regarder le monde qui m’entoure – la Corse en premier lieu – avec le plus de justesse et de sincérité possible. Mais combien de choses m’échappent et m’échapperont encore ! Vous évoquez dans votre question l’éventualité d’autres forces ? Je crois par exemple qu’il est difficile pour la “société civile” d’exister réellement au-delà des schémas dominateurs. Les gens qui aujourd’hui en Corse me semblent les plus libres, les plus porteurs d’espoir, sont souvent des artistes. Des écrivains ou des chanteurs, des poètes. Tous n’ont pas forcément la conscience aigüe d’exprimer la voix d’une société civile libre, mais c’est pourtant ce qu’ils font. Avec le peu d’impact réel qu’ont les artistes en général.

Il y a aussi tout un pan de notre société insulaire qui est aujourd’hui réduit au silence, mais dont le potentiel civique est indéniable. Souvent il s’agit des franges les plus pauvres, parfois issues de l’immigration, mais pas toujours. Ces catégories-là ce sont surtout les clans traditionnels, bien républicains, qui les maintiennent sous contrôle et assistanat, et pas forcément le terrorisme nationaliste contrairement à ce que l’on écrit un peu trop facilement sur le continent, même si ce type de pression a pu exister et est à vomir. J’espère de tout coeur que la Corse saura un jour bénéficier de ces forces vives qui sommeillent à l’heure actuelle. Dans notre jeunesse, dans des catégories entières d’exclus, il y a pourtant ce potentiel, et il est énorme. C’est un crime si nous nous en passons.

 

Albiana : Dans « Point de rupture », vous écrivez « La terre qui l’avait vu naître, il en avait mangé à tous les repas jusqu’à la vomir, il en connaissait le goût amer, le goût de charogne, souvent ! ». Cette terre n’a-t-elle pas aussi le goût de la myrte et de la châtaigne ?

 

Marcu Biancarelli : Oui. Mais pour moi elle a toujours eu, d’abord, ce goût-là. Une nouvelle comme le Porte-feuille n’en témoigne-t-elle pas, d’ailleurs ? Le héros de Point de rupture ne meurt-il pas aussi d’avoir voulu voler trop haut et loin des siens ? Ne meurt-il pas d’avoir cru en la rupture d’un monde ancien qui ne lui apparaît plus, dans sa cohérence, dans son existence concrète ? Je cite d’ailleurs en préhambule de cette nouvelle un passage où Pasolini dit combien est violente la rupture entre le monde d’hier qu’on a aimé et idéalisé et celui qui vient toujours, un jour ou l’autre, broyer par sa jeunesse et son pseudo-modernisme ces passions que l’on a eu avec force. Encore il y a peu, je regardais une émission qui finissait sur ces derniers mots de James Ellroy à Bruce Walker : “Il y a le monde qu’on veut et le monde que l’on a”. Pour Ellroy et Walker aussi le besoin du Los Angeles des années 60 est enfoui là, quelque part.

 Moi je suis plus fidèle qu’on ne croit à ces univers et ces gens que j’ai connus dans mon enfance. Et j’écris beaucoup, j’espère sans trop de pathos ou de nostalgie, (mais même avec, parce qu’à vrai-dire je m’en fous) sur cette fêlure qui a fait passer la Corse d’un temps où elle était elle-même à celui où elle n’est plus rien. On pourra peut-être y voir un brin de passéisme, moi je crois plutôt que je suis plus qu’on ne le croit dans notre histoire et notre culture. Mais au delà de cette problématique localisée, je crois que je suis inspiré par ce choc immuable entre les croyances douces de l’enfance et la dureté du monde des hommes, par la confrontation perpétuelle entre l’hier et l’aujourd’hui. Par ce monde qui avance et auquel finalement, dès que nous pensions en avoir capté quelque chose, nous nous rendons compte que nous n’y comprenons rien. Mais nous parlions d’universel, non ? Voilà quelque chose qui aujourd’hui me semble être, peut-être, universel. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que la dernière nouvelle, Otrante, qui évoque peut-être le plus cette problématique, ne se situe pas en Corse, mais en Italie, même si l’Italie est pour nous, Corses, d’un universalisme relatif.

 

Albiana : Dites donc vous en connaissez des bars et des bistrots...

 

Marcu Biancarelli : Seulement quelques-uns. Parce que j’aime la société des hommes et que le bar, la nuit, sont des lieux et des temps où quelque chose d’humain est encore possible. Ce n’est pas l’alcool mon trip, je n’ai jamais été un vrai poivrot, contrairement à ce que peuvent s’imaginer certains. Mais si on veut être au coeur de la société je ne crois pas qu’on puisse trouver de meilleurs baromètres que les bars. Et puis en Corse on n’a pas trop de cinémas, de théâtres, de lieux à cocktails pour la bonne société, si on veut voir et rencontrer le peuple vaut mieux accepter le chemin de croix d’un bistrot à l’autre... Ceci-dit je suis de moins en moins dans les bars, et d’ailleurs chez moi les bars c’est des bars à touristes où on vous vole au coin du bois, et je suis donc de plus en plus dans mon jardin. En vieillissant je me mets à aimer d’un amour fou ma prison montagnarde, et surtout la paix royale qu’on m’y fout.

 

Albiana : La nouvelle « Soirée d’hiver » pose la question « Ange ou démon ? ». La Corse, la vie, l’homme « qui regarde si souvent l’autre de travers » (Jubilé), vous ? Elle est pour qui cette interrogation ontologique, voir théologique ?

 

Marcu Biancarelli : Elle est pour nous tous. Elle est pour la Corse. On est tous des héros et des minables, c’est juste l’instant, la conjoncture, qui nous fait l’un ou l’autre. La Corse aussi, elle me désespère, mais je sais ce qu’elle a au fond de l’âme. De tous temps elle a été à la ramasse, humiliée ou désespérente en elle-même, et puis de tous temps elle a eu ce sursaut de vie, cette capacité invraisemblable de résistance. Je suis un peu mystique à mes heures, et je crois que quelque chose est enterré au fond de nous, une puissance insoupçonnée, une force immaîtrisable, un besoin de vie au dessus de tout. Tout peut s’éteindre, mais tout peut se déchaîner. Je lisais récemment sur un blog un intervenant qui, à propos des dix dernières années, écrivait : “la Corse a eu besoin d’une leçon, le gouvernement la lui a donnée”. C’est très bien, c’est exactement ça que nous voulons entendre, cette “leçon” arrogante qui peut permettre que l’on assite au réveil des puissances insoupçonnées dont je parle. Humiliez un homme, humiliez un peuple, et vous verrez alors de quelle manière en un instant l’obscurité d’un visage se transforme en lumière, ou l’inverse. Mais je vous ai dit que je n’étais pas manichéen. Donc pour moi l’obscur et la lumière, c’est souvent la même chose.

 

Albiana : Votre apparent cynisme et sens de la provocation cherche t-il à provoquer des prises de conscience ou sont-ce des bouteilles à la mer ? Un grand cri de cénotaphe échoué sur une plage ? L’appel d’un prisonnier ?

 

Marcu Biancarelli : Oui, c’est bien comme l’appel d’un prisonnier, c’est un cri d’éveil pour une conscience à laquelle je crois encore. C’est une littérature qui n’est pas faite pour les salons de thé ou la bienséance des institutionnels. Je suis très fier d’avoir eu le Prix des Lecteurs de Corse, et pas un autre, parce que j’ai toujours su que mes meilleurs lecteurs étaient dans le peuple, pas chez les bobos ou les nantis. Mes plus grands détracteurs ont toujours été des gens du pouvoir ou des parvenus de la culture. Je crois que les gens, eux, savent que je suis comme eux, que je parle d’eux, que je raconte leur univers, loin des clichés ou des postures d’un monde de snobs auquel je n’appartiendrai jamais. Rares sont les critiques littéraires qui ont souligné le lien entre ce « cynisme » et un engagement véritable. Nombreux sont les lecteurs qui ont compris cet engagement et me l’ont fait savoir. Je suis sans état d’âme avec le fait que la littérature puisse être engagée, on me dit souvent que ça n’est pas le but de la littérature de porter les aspirations des hommes, d’éveiller les consciences, de s’inscrire dans la dénonciation des bassesses de nos sociétés. Ce n’est pas un problème pour moi de me dire qu’à la limite je ne fais pas de la littérature, qu’à la limite je ne fais pas que raconter simplement de jolies histoires avec du style et des mots recherchés. Mais en fait, vous l’avez compris, c’est comme ça que je conçois moi la littérature. J’écris donc les livres des miens, les livres que j’aurais voulu lire plus jeune. Comme un Sioux alcoolique écrirait sur sa réserve. Et je sais qu’il y a des lecteurs qui s’y reconnaissent.

 

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