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La buse

 d'Eliane Aubert-Colombani

 

(parution juin 2008) 

 

 

CHAPITRE 1

 

    Aucun souvenir n’aurait pu lui gâcher le bien-être qu’il éprouvait à s’étirer sur sa paillasse, bien calé dans la mangeoire mi-berceau, mi-cercueil. Il avait préféré cette installation au lit de camp et à son matelas qui couinait. « L’amour un grand espoir pour l’esprit[1]», il crut être l’auteur de l’aphorisme. L’amour, c’était la buse. Elle allait bientôt cogner à la vitre du fenestron. Quand la nuit tombait, il craignait de ne la revoir jamais, qu’elle soit victime d’un touriste taxidermiste ou d’un mâle jaloux, ou encore empoisonnée par une charogne chargée d’anticoagulant. Elle s’appelait Callas.

    Elle frappa un coup, et griffa la pierre, rageuse, l’œil rouge… Il bondit nu vers la glacière et saisit le bol rempli de gras de jambon. En quinze jours, il avait réussi à se faire aimer. Anthropomorphisme ? «Va te faire foutre !» Elle avait accepté sa peau, son odeur, sa voix qui lui roucoulait des romances gogoles. Elle reconnaissait sa voix d’homme, elle lui avait même octroyé une carte d’identité, après avoir vérifié son authenticité de vivant : un bon coup de bec sur le dos de la main et le sang avait jailli. Oh, cela ne l’avait pas rendue féroce, bien au contraire, après un gloussement d’approbation, elle avait roulé sa tête dans le sang et fait semblant de l’aspirer. Pas le genre vampire, plutôt comme l’amant ou l’amante qui se repaît de n’importe quelle liqueur de l’autre. Parfois il apercevait sa langue rose quand elle simulait la pépie.

    Un matin, il lui avait offert un lézard crevé : la gaffe ! Elle lui avait jeté un regard furibond : « Tu me prends pour une volaille ? » et il avait été charmé de la délicatesse de ses goûts.

    Soudain, elle le regarda de biais. Ça, c’était mauvais signe non pas message d’aigreur ou de désamour mais avertissement, menace à l’horizon… Il se souvint alors des derniers mots qu’il s’était entendu prononcer cette nuit même, à la fin d’un rêve « Première mort magistrale ». Sa propre mort bien sûr, "magistrale" lui convenait et résonnait comme un glas, de quoi snober son père, amateur de morbidité de basse catégorie. Alors que lui, Pierre-simon, saisi par la prophétie, s’imaginait complaisamment sur un catafalque dans une cathédrale, celle de Bourges… tant qu’il y était ! car il adorait le rouge salvateur de ses vitraux… À aucun moment ne surnagea quelque image brisée de la fusillade, sur la route de Lumio, quinze jours auparavant. Évaporés la crampe de la main sur le pistolet-mitrailleur, les cris, la lueur du feu, sa sueur, sa tétanie, la débâcle des viscères, l’agitation des autres.

    Il envisageait avec certitude sa mort prochaine, sans regret, sans angoisse « Ma vie est une bulle », on ne pleure pas quand une bulle éclate et disparaît. D’ailleurs, la matière n’existe pas assure la physique quantique. « Tiens, j’aurais dû dire ça à mon cousin Francis, qui est bien le plus couillon des libres penseurs déclarés. Pour moi, l’important c’est de ne pas la sentir, non pas la mort mais la matière. » Il aurait eu aussi envie de répondre à la question d’Heidegger en public, face à un amphi par exemple. « Pourquoi y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? » « Eh bien, moi je n’ai plus ni être ni étant » et développer à loisir son exceptionnelle découverte sensitive.

    Si seulement il avait atteint un an plus tôt ce flegme, ou cette indifférence asilaire, ou ce nirvana, comme on voudra, il n’aurait pas quitté Marina !

    Il ne supportait plus l’hypocondrie de son amie, ses angoisses, ses phobies. La rupture s’était produite en Finlande au bord d’un lac, si calme, couleur d’opale à l’horizon, avec une ligne qui pouvait signifier la frontière du miroir. Derrière eux s’étendait la forêt, noire, profonde, sans mystère toutefois, car domestiquée pour touristes avec ses sapins identiques, ses ourlets d’herbe tondue.

- J’ai peur de l’élan.

- Il n’y a pas d’élan.

- Il peut venir derrière nous. Un élan est capable de renverser un autocar.

- Il n’y a pas d’autocar.

- Pierre-Simon, je t’en supplie, montons dans la voiture et partons !

    Il était monté dans la voiture, seul. Il la voyait dans le rétroviseur, courant les bras tendus, un modèle pour Munch "La folle en quête d’ancrage". Elle aurait mieux fait de se jeter à l’eau puisqu’elle savait nager et qu’un élan, à supposer qu’il ait surgi, n’aurait pas battu un 400 mètres olympique.

    L’hôtel était distant de trois kilomètres. Quand il fit demi-tour après un « Je suis inhumain », il ne retrouva plus l’endroit où l’élan aurait dû charger. Enfin, il aperçut Marina qui fraternisait avec des Anglais près d’une Rover à l’arrêt. Elle fit mine de ne pas le connaître, infréquentable le Quilichini ! La nuit suivante elle le traita de malade. Ce n’est pas elle qui aurait deviné un prince sous des pustules de crapaud… Lui qui attendait la reconnaissance ! lui qui se jugeait psychologiquement limpide ! 

    Quand il l’avait rencontrée, il avait immédiatement pensé à son père, Matteo, un fort de Vauban "imprenable". En quatre ans écoulés, il ne pénétra pas mieux dans le cœur de la petite citadelle que dans celui du vieux fort. Il aurait pu le prévoir ! À moins qu’il ait eu besoin de partir encore une fois à l’assaut ?

    Par politesse, avant de prendre son vol, la buse leva la queue et laissa tomber une fiente argentée, le cadeau du nourrisson à la mère.

    La porte s’ouvrit et entra zìu Anton’, son parrain, le frère de sa mère qui aimait son filleul et détestait son beau-frère, une chance ! Il était beau, la soixantaine, des cheveux abondants très blancs, des yeux bleus : un acteur. Enfin, un ancien barman qui aurait pu être acteur.

- La porte n’est pas verrouillée et tu es nu ! Tu perds la tête ou quoi ? On aurait pu te tuer cette nuit et que tu n’aurais même pas vu qui, et si on était venu t’arrêter ? Qu’est-ce qu’il écrirait le gendarme : "nu à 7 heures du matin" ?

-          S’ils viennent m’arrêter que je sois nu, en slip ou en pantalon, ça ne changera pas grand-chose !

- Ils te prendront pour un demeuré.

- Ça pourrait arranger mes affaires.

- Imbécile, ils croiront que tu es pédophile.

- Tonton, ici à part les brebis…

- Arrête, tu me prends la tête, fais-moi un café !

    Zìu Anton’ déchargeait les provisions pour deux jours : de la coppa, des œufs, de la soupe préparée par Gaëtane, la femme de zìu Anton’, aux ordres.

    Il lui apportait aussi Les moralistes du XVIIe siècle qu’il avait commandé et acheté à la Maison de la Presse d’Île Rousse.

- J’ai préféré leur dire que c’était pour offrir à un prêtre que j’ai connu en Algérie. Un vieux prêtre qui venait passer huit jours de vacances au village.

- Au moins, tu ne manques pas d’imagination.

- Écoute, Pierre-Simon, tu me déconcertes.

    Dans sa bouche "déconcertes" devenait énorme, c’est comme s’il arrachait un voile sur un spectacle d’horreurs…

- Après ce que tu as commis, avec tout ce qui peut t’arriver,non seulement tu restes nu, mais en plus ça t’amuses que je mente au libraire. Pourquoi, moi, j’achèterais Les moralistes du XVIIe siècle dans la collection "Bouquins" ? Tu peux me dire ?

     Pierre-Simon s’était vêtu et mangeait avec appétit en face de son oncle, un peu conscient tout de même qu’il ne devait extérioriser ni sa jubilation momentanée, ni ses états de torpeur agréable. Il prit un ton pénétré pour remercier, souligner les dangers qu’il faisait courir aux siens, rappeler que l’humour était un moyen de combattre la peur, l’angoisse, la mélancolie, le remords, le désespoir, etc…etc… Il conclut :

- Enfin, j’ai la conscience tranquille, j’ai fait mon devoir.

C’était à zìuAnton’ d’être embarrassé :

- Ton devoir… Moi je veux bien mais tous ne pensent pas comme toi, ou comme moi ! Moi, tout de même je ne serais pas allé si loin dans l’action . S’engager, c’est bien beau, tant qu’on n’y laisse pas de plumes…

- Je m’en tirerai… J’ai seulement peur que tu t’épuises à monter si souvent.

    Zìu Anton’ rétorqua qu’il n’était pas un vieillard, qu’il monterait encore et toujours jusqu’à l’épuisement total, et qu’il en avait par-dessus la tête de jouer aux cartes et aux boules et encore aux cartes, et qu’il aimait la nature, lui, les herbes et la montagne, hiver comme été.

- Ce n’est pas comme ton père qui ne pense qu’à sa voiture. Je me demande pourquoi il a acheté un 4x4 celui-là ! il pouvait prendre plus modeste.

- Parce qu’on lui avait vandalisé sa Peugeot.

- Tu sais qui ?

- Des gamins ?

- Non, pas des gamins. Luigi, le vieux Luigi, et tu sais pourquoi ? Ton père avait manqué tuer son chien d’un coup de bâton, parce que le chien avait pissé sur une aile de la Peugeot. Oui, oui, Luigi l’avait vu de sa fenêtre et la nuit d’après, vlan dans le pare-brise, et que je te crève les pneus et les coussins. Moi je te dis que c’est ça la vraie justice… Même Mammò veut venir te voir. Je la monterai sur mon dos s’il le faut, ou Toussaint m’aidera à la porter dans un fauteuil.

    Bon Dieu ! ils allaient tous monter ! Il se vit en anachorète, la buse sur l’épaule, bénissant la famille, le village, et son père à la queue du cortège, le capuchon du pénitent sur la tête.

    Zìu Anton’ n’en finissait pas de déjeuner, il reprit des ciambelle. C’était clair qu’il attendait d’être interrogé.

- Alors, ceux de La Cima ?

    Il fit un signe de croix sur ses lèvres.

- Et François de Nino et son fils, moi je m’en méfie.

- Sûr qu’ils se renseignent. Mais ils sont trop bêtes pour mettre bout à bout les informations qu’ils cueillent.

- Papi ?

- O Dìu ! on dirait que tu ne connais pas ceux que tu me cites !

- Alors, à part une enquête fouillée, je n’ai rien à craindre.

- Ça pourrait disparaître en fumée ou s’enterrer, parce que ceux d’en face n’ont pas intérêt à ce qu’on gratte trop. Tu pourrais avoir été, toi aussi, une victime et qu’ils aient jeté ton cadavre à la mer. Que la police mette le nez dans leurs affaires et elle montera haut, très haut, jusqu’à Bastia. Non, vois-tu, ce que je crains c’est que ton père débarque : une fois de plus, il voudra faire le chef , le juge antiterroriste. Je le vois d’ici : « Moi, un ancien para… moi, moi, moi… »

- Il a retéléphoné ?

- Bien sûr ! c’est Gaëtane qui lui a répondu. Tu sais qu’elle est un peu fourbasse, mais je dois te dire qu’elle a été parfaite, polie comme avec un évêque : « Eh oui, il a embarqué le 17… Eh oui, il nous a téléphoné dès qu’il a été sur le continent, et il nous a bien remerciés. Pour ça, il n’oublie pas, Pierre-Simon. » Lui rugissait au bout du fil. Il ne faut pas oublier qu’il n’est pas monté plus haut que adjudant, alors que mon beau-père était capitaine. Ça l’a givré, ton père, pour toujours.

    Il tournait dans la bergerie, zìu Anton’. Il trouvait que ça sentait mauvais. Pierre-Simon au contraire aimait l’odeur du fumier sec, transformé en parfum de pain chaud.

- Oh toi ! tes goûts ! tes goûts !

    Avant de partir zìu Anton’ répéta : « Il ne faut pas laisser de traces. » Il entendait par là une trace de pas s’il  pleuvait, un mégot , une épluchure, de la merde. Ces chiens de gendarmes aiment la merde, ils sont dressés pour ça, les pauvres bêtes !

    Pierre-Simon lui fit signe de la main avant qu’il ne se perde dans les châtaigniers, il ne devait oublier aucun signe de tendresse avant de tourner les talons. Deux mots lui frappèrent l’esprit :  "dose létale", en rapport avec le rêve de la nuit dernière. Tout s’accordait merveilleusement, "létale" quelle belle sonorité ! il n’a rien compris, Baudelaire, avec ses "longs corbillards" et "le sinistre miroir" et patati et patata, trop de gris et de noir. Non, sa mort sera le coffret ouvert sur des joyaux multicolores dans l’illumination des fins de jour. Un chagrin pourtant lui souffla sur le cœur, l’image un peu pâlie, un peu fondue de Catherine, cette petite fille, lointaine cousine, avec laquelle il jouait tous les jours de vacances. Une fois, elle avait grimpé sur la grille du palais Savelli, elle criait de plaisir, elle disait qu’elle attaquait les ennemis et puis crac, elle s’était empalée la joue sur des barres de fer ; lui essayait de la soulever mais il était trop faible, il n’avait pu que la tenir jusqu’à l’arrivée du facteur qui passait par là. Elle avait toujours conservé une cicatrice sur la joue droite, et lui une sacrée blessure au cœur quand elle s’était fiancée, sans crier gare, avec un continental. Il n’avait pas déclaré son amour, même pas donné la sérénade. Est-ce qu-on a besoin de formuler quand on a joué si longtemps ensemble, quand on s’est dit du mal de chacun de ses parents et de tout le village, et qu’on a comparé le sexe des ânes à celui des chevaux ? que c’était drôle alors ! Son père avait deviné, il l’avait traité de "pauvre abruti" : « Tu t’es fait manger la laine sur le dos. » heureusement que le chagrin fournit parfois des munitions. Il lui avait lancé : »Toi qui as fait mourir ma mère, t’as pas de quoi te vanter ! » Il courait plus vite que le vieux. Il avait découché huit jours chez zìuAnton’ qui se régalait évidemment et qui avait joué la carte diplomatique assistée de quelques menaces obscures d’un poids certain : « Moi, je veux bien rendre service. Attention quand même, Matteo, personne n’est blanc à cent pour cent, et il d’agît du fils de ma sœur . » Comprenne qui pourra, Matteo n’avait pas clairement saisi, mais enfin, en Algérie, il y avait eu des choses… qui pourraient se savoir au village, tout se sait avec des compatriotes avides de ragots. Ils abusent du signe de croix sur les lèvres, mais c’est le diable qui s’assoit sur leur langue. Le père et le fils sont restés des mois sans se parler. Dans ces années-là, Pierre-Simon allait et venait, la faculté, les voyages, les postes à droite et à gauche…

    Première mort, peut-être y en aurait-il une seconde ? Rien à voir avec la métempsycose : je suis une grenouille, puis un cochon, puis un curé, et comme la soutane est noire, me voilà cafard. Ça ressemblait trop à un bestiaire surréaliste merdique. Fichez-moi la paix avec le karma des hindous : cause, conséquence, cause, conséquence, qui ramène tout à une leçon de grammaire.

    Il souhaitait passer sous des portiques qui, le temps de poinçonner le ticket, vous font électron, proton, neutron d’amour qui rejoignent la nébuleuse qu’on appellera Dieu pour simplifier. Brouillard tiède, délicieux… enfin retour à la case départ et on recommence autant qu’on veut. Tout ça plus convaincant que Rimbaud avec son :

                              Elle est retrouvée.

                              Quoi ? L’éternité…

    Il passait le temps et ses angoisses en débloquant. Ce qui ne lui rendait pas la buse. Il tenta d’imiter sa voix rauque de mère maquerelle : « Callas, Callas. » En vain . Comment allait-elle interpréter son imitation ? Peut-être se croyait-elle soprano. Que ne lui intimait-elle l’ordre de se taire : « Zittu, zittu, ô Corbeau corse ! »

    Bonheur ! sur la première branche d’un châtaignier, confortablement installée, elle lui montrait son cul. Il en oublia qu’il ne devait jamais sortir à 9 heures puisque Padovani pouvait aller soigner ses bêtes dans la vallée. Il rejoignit la bergerie  en chantonnant et Callas suivit son homme.

    Quand il restait dans la bergerie, il rechignait à accomplir les basses besognes : se laver comme un marin dans une bassine ou  faire cuire des patates. Il préférait s’asseoir bien vite dans la mangeoire et, comme Platon, guetter le défilé des ombres sur la voûte. Passé, présent, avenir, c’était bon pour les gogos, le temps n’existe pas. Parfois il se produisait des ruptures d’images qui le mettaient en rage, ou des coquilles d’impression, la voûte devenait absurde, ou menteuse, ou blême, alors il ouvrait la porte pour saisir la réalité. Chimère ! À d’autres heures, la moisson était riche, même si bâclée dans le détail. Ainsi, il avait trois ou quatre ans et il couchait dans la chambre de ses parents. Indubitable. Il avait entendu sa mère (réellement ?)  déclarer à son père, à voix aiguë :

- Si tu le frappes, j’irai trouver le commandant et si le commandant ne suffit pas j’irai jusqu’au général.

    Pas de réponse côté père… Panne de son ? Quelconque artefact ?

    Une fois, un grand coup pourtant, un grand coup avait bien été donné. Un coup de poing avec une chevalière (de mauvais goût) au doigt, qui avait marqué d’une croix le front de Pierre-Simon. Une trace en forme de croix, ça peut signifier "Dieu se porte témoin". Il n’en menait pas large, le paternel, en riant jaune il a fait semblant de l’adouber : « Blessure de guerre, tu es un homme maintenant ! » L’histoire n’était pas inscrite sur la voûte, elle avait trop de racines dans sa tête. Il n’avait pas dénoncé la brute mais s’était vengé trois ans plus tard, quand le vieux exprima son admiration devant le portrait de Murat à cheval : « Oui, mais pour porter la culotte de peau, il valait quand même mieux avoir les jambes longues, regarde maintenant les gardes républicains. »

    Colère du para, cul bas.

    La mère, Jéromine, sous des dehors modestes, avec sa voix douce à l’accent corse à peine perceptible, à l’articulation parfaite, avantage acquis au couvent de Vivario (elle accordait même correctement les participes passés), possédait une force de frappe incontournable. En premier lieu la race, le gène Alessandrini "je meurs mais ne me rends pas", puis elle été restée catholique pratiquante dans cette période de faible observance.

    Elle se confessait souvent et Pierre-Simon s’en réjouissait : le secret de la confession, c’est comme le secret défense, ça peut toujours fuir, un aumônier des armées continental très instruit, c’est jamais très net, d’où encore et toujours le commandant ou le colonel, etc. etc… Enfin et surtout, elle était la sœur d’Anton’, le beau-frère pourri, ami des communistes de l’Arsenal comme du maire de Toulon, un truand, et des bougnoules qu’il régalait parfois avec des anchois frais à l’ail, dans les années cinquante, en pleine guerre d’Algérie ; oui, il les vassalisait avec des anchois frais… Elle adorait son fils et elle élevait comme il faut sa fille Jeanne, sans plus, elle lui disait : « Tu as la chance d’avoir un père, il est comme il est, moi j’ai perdu le mien à cinq ans. »

    Elle lui avait fait apprendre, à la fille :

                          Petit papa, c’est aujourd’hui ta fête

                          Maman m’a dit que tu n’étais pas là.

    La salope ! elle s’était arrangée  pour le nier alors qu’il se faisait casser la gueule pour la France.

    "Salope", entre guillemets, comme n’appartenant pas à la mémoire collective corse quand il s’agît de l’épouse. Il n’avait pas eu la gueule cassée et avait continué à emmerder le monde avec bonne conscience, sauf sa fille. Il s’était découvert paternel quand elle l’avait préféré, elle qui tenait maintenant un bon poste au ministère des Armées.

    Pierre-Simon éprouvait une légère nausée d’avoir trop longtemps dévidé des souvenirs usés, plats, tellement banals. Les patates cuisaient. La buse clignait de l’œil ou guettait sur le rebord du fenestron comme une noix de coco. Il était trop tôt pour lui redonner à manger sinon il finirait par la faire crever d’indigestion.

    Difficile d’avoir des rapports charnels avec un oiseau même gros. Il aurait aimé la coucher sur le flanc, chatouiller ses aisselles triangulaires, rouler sa tête sur le jabot blanchâtre, peut-être même sucer son bec qui ne sentait pas la pourriture, puisqu’il s’était purifié, aseptisé dans l’air des cimes.

    Tout cela pour admettre un besoin de tendresse sensuelle, asexuelle, entendons-nous bien, aurait-il précisé s’il avait envoyé sa demande aux petites annonces. Marina, en dépit de ses multiples scories, possédait un ventre doux, très rose, comme l’intérieur d’un oursin. Peut-être exagérait-il l’intensité du rose, peut-être confondait-il avec les aubépines de Proust (au fait, elles étaient blanches ou roses celles de Proust ?). Enfin il aurait souhaité pianoter sur ce ventre, car avec la buse, ça aurait coincé : écarter les plumes, se perdre dans le duvet, ne rencontrer que la carène des os… l’émoi se serait évaporé.

    Après la rupture finlandaise, il avait été prisonnier d’une étrange manie : il ne supportait pas de voir un papier traîner sur le sol. Tickets de métro, enveloppes de bonbons ou de crème de gruyère, débris de la taille d’un confetti, il se devait de les ramasser. Oh, rien à voir avec la conviction d’un devoir civique ! il ressentait ce que les meurtriers appellent "une pulsion irrésistible" ; Chez lui, dans les rues, dans le métro, il ramassait jusqu’au vertige, il en avait le bout des doigts usé. Parfois les gens le regardaient et souriaient : un fou inoffensif. La manie avait duré trois ou quatre mois, et puis elle avait cessé d’un coup parce qu’il avait compris que c’était lui qu’il recueillait, son moi éclaté, en miettes, en débris blancs ou colorés. Ce jour-là, il s’était sans doute recollé en partie.

    Donc la buse ne le satisfaisait pas totalement, mais Dieu ! qu’elle était fascinante quand elle étendait ses ailes, on aurait cru une tête d’âne aux oreilles écartées. Les ânes, le soir, quand ils braient de désespoir ou d’amour, jouent avec leurs oreilles comme avec des casquettes . Les ânes, ah ! les ânes, autres objets d’amour.

    Si on lui avait demandé : « Et Lumio ? », il aurait répondu : « Lumio ? le village de Laetitia Casta ? »

   


[1] Henri Thomas

 

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