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Extrême Méridien

Extrême Méridien

de Marcu Biancarelli

(recueil de nouvelles)

une traduction de Stremu Meridiani

(parution juin 2008)

"Que les choses soient claires, je peux me permettre, moi, de dire du mal de mon pays, mais moi seul."

 

(extrait)

 

La terre qui l’avait vu naître, il en avait mangé à tous les repas jusqu’à la vomir, il en connaissait le goût amer, le goût de charogne, souvent ! Tenir debout, conjurer le moment de la rencontre avec les asticots qui l’attendaient affamés, dans le sein de sa terre natale, devenir celui qui nourrirait la terre des porchers, pas de son cadavre, mais de son éclat, avec cette force souveraine qui naissait à la pointe de ses pinceaux, sur le plat de ses couteaux. Les autres remuaient, et cherchaient sans cesse une raison d’espérer, lui, son moteur, c’était cette flamme intérieure, et tant qu’elle ne s’éteignait pas, la rupture n’était rien. Tant qu’il avait toujours le geste sûr, la maîtrise, la luminosité dans sa tête, et la clarté projetée telle quelle sur la toile, tant qu’il avait la capacité d’y lancer ses tripes, de se mettre à nu, de crier ce qu’il était au milieu du non-sens collectif de son monde qui n’avait jamais su naître, mais qui gisait là à ses pieds, comme avorté, et qui n’attendait que d’être recueilli, tant que sa main contrôlait la ligne, la courbe, tant que les fonds de toile éclataient comme il les avait voulus, pensés, imaginés, sentis, ce serait lui le maître de ce jeu de fous, il contiendrait le mal qui lui dévorait les entrailles et qui n’avait pas pu l’abattre jusqu’à maintenant.

 

(extrait de "Extrême Méridien")

 

Billy était à la terrasse d’un café, chez lui avec une bande d’amis. Il était revenu depuis deux jours et n’avait plus donné de nouvelles. Francesca avait essayé de l’appeler, mais il n’avait pas répondu. Maintenant ils prenaient le soleil en terrasse et refaisaient le monde, comme toutes les bandes d’amis un peu partout où existe encore la liberté de boire un café sur une place de village. Il y avait là quelques personnes du même âge, tous attaquant déjà la fin de leur jeunesse, tous plus ou moins un pied dans l’âge mûr. Le fils de l’ancien conseiller municipal n’était plus dealer mais tenait maintenant un camping, héritage de famille, et l’hiver, il ne foutait rien, comme beaucoup de ceux qui ont choisi de lier leur destin au tourisme. L’ami marocain de l’époque était là lui aussi, il était devenu un comptable des plus honnêtes et ne fumait plus de joints que pour les grandes occasions. D’ici peu, il irait à Marrakech se trouver une femme, il disait que là-bas, on faisait passer des castings pour trouver des épouses. C’est comme ça qu’il avait prévu de faire et ses amis, Billy compris, étaient tous partants pour un voyage à Marrakech en vue d’enterrer la vie de garçon du futur marié. Les autres membres de la bande étaient plus ou moins du même niveau : le sempiternel patron de bar, un type qui tenait un magasin de chaussures, et deux jeunes, deux Ajacciennes, institutrices à l’école maternelle du coin, qui cherchaient à se faire d’improbables amis parmi ces hommes qui pensaient tous avec leur bite. Les mecs, eux, tous du même village, s’étaient connus plus ou moins à l’époque du collège, ou plus tard au lycée, les histoires de l’un étaient celles des autres, tout le monde connaît plus ou moins ce phénomène.

 

Francesca apparut du côté opposé de la place, avec une amie – peut-être même la fameuse Patrizia, les témoignages divergent à ce sujet. Elle prit son temps pour s’approcher. Elle dit bonjour à plusieurs personnes aux terrasses de café voisines, car c’était le printemps et les gens étaient dehors. Puis elle choisit Billy et sa bande. Elle lança un regard vers eux et retrouva le fameux sourire. Mais elle n’était pas sûre qu’il exprime une émotion partagée, ce voyou de Billy ayant gardé ses lunettes de soleil sur le nez. Enfin – elle n’en pouvait plus – elle s’approcha, toujours avec son amie, et se mit juste là, la tenant par le bras, juste à côté de Billy qui restait assis. Nous avons dit que chez nous, les histoires de l’un sont aussi celles des autres, c’est comme ça, une forme d’héritage de notre civilisation médiévale où tout se mettait en commun ou, plus sûrement, de la médiocrité et de la dimension réduite de notre petite société. Tous les gens présents, donc, savaient que, par nature, Billy et Francesca n’avaient pas grand chose à partager. Tous se rappelaient les temps anciens du collège, et mêmes certaines vestes prises, certaines réflexions. Ils étaient donc un peu étonnés de cette rencontre de deux mondes, deux univers qui, bien qu’occupant le même espace, ne devaient jamais se croiser. Francesca était quand même un peu impatiente, maintenant. Elle ouvrit enfin la bouche : « Billy, tout va bien ? Tu prends le soleil avec tes amis ? » Normalement une réponse directe et banale aurait dû être adressée par Billy, style oui, tout va bien et vous ? Mais Billy ne dit rien. Caché derrière ses lunettes de soleil, il ne laissait que son éternel sourire montrer qu’il avait encore une âme. Le silence, même si l’image peut sembler un peu usée, était vraiment lourd, c’était un silence qui assourdissait l’assistance à cette table dont nous parlons. Francesca ne savait plus quoi faire ni ce qu’elle devait dire. Elle se sentait mal, son aisance semblait s’être évaporée d’un coup. Toujours ce silence, toujours l’absence de réponse de Billy. Enfin, juste avant qu’elle ne s’évanouisse, Billy répondit, calmement, de son ton habituel, et avec toute sa courtoisie naturelle : « Madame. Je ne vous connais pas. »

 

Traduit par Jérôme Ferrari

 

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